Arkansas, 2092

Où l'on fait la connaissance des descendants d'Ophelia Lovecraft : Violette, Conrad et Jack, leur pangolin domestique.

Le soleil venait à peine de se lever mais la chaleur était déjà très forte. Une lumière d'ambre baignait les abords de la voie ferrée. Des deux côtés : l'Arkansas. 2092, la population humaine ne comptait plus que 800 millions d'habitants. De grandes zones de la planète étaient devenues ou redevenues désertiques. Inversement, la faune et la flore prospéraient.

Il passait quelque fois des trains, mais c'était rare. C'était pourtant l'événement que Conrad et Violette, 14 et 12 ans, espéraient ce matin là. Comme d'habitude, Violette se mit à marcher sur les rails, en équilibre. "Parce que ça va l'attirer! Tu vas voir!" Conrad secoua sa tête brune et chevelue d'un air dubitatif et ne prêta plus qu'une attention distraite aux élucubrations de sa soeur. "Ok, préviens-moi alors!" et il s'éloigna, à la recherche de fossiles dans le sol craquelé. Jack, le pangolin, hésita un instant sur qui suivre : la silhouette floue et dansante de Violette ou bien Conrad qui s'était mis à l'affut, tel un authentique chasseur. Son instinct de proie dut l'emporter car il se hâta de rejoindre Violette en se dandinant. "Hey Jack! My love! My baby sweet! Mon petit amour. Hein que ça va l'attirer le train? Parce qu'en restant comme ça, sur les rails, je peux me faire écraser! Et derrière chaque action, dans le monde, il y a la grande Dame, la Mort; et elle a faim tout le temps tout le temps! C'est grand-mère Ophélie qui m'a raconté." Puis elle se mit à chantonner, toujours en équilibre, les bras à l'horizontale comme une mouette en vol. "Sois une petite poupée une petite poupée de cire! Ne sois pas de chiffon sois de cire ma beauté! que le vaudou de la dame noire te modèle pour la survie ma jolie ma jolie... Lalala."

Elle s'essuya le front et ses pieds retrouvèrent le sol. Il faisait vraiment chaud, le soleil montait et sa lumière se faisait de plus en plus éblouissante et implacable. Jack la regardait, ses yeux ronds comme des billes. Dans ses écailles il attrapait des tas de papillons et après avec, Violette faisait des tableaux. Elle se pencha sur lui et posa affectueusement sa tête sur celle du petit mammifère. "Donc si on veut attirer des choses dangereuses et belles comme des trains Jack! et ben il faut faire comme si on allait se sacrifier. Ca attire la Reine des Temps, celle qui tire sur les ficelles des pauvres marionnettes que nous sommes (citation littérale de la grand-mère de Violette, la défunte Ophélia Lovecraft, venue d'Europe à peu près en même temps que la pandémie qui avait décapité l'humanité). Tu comprends Jack?"

Le pauvre Jack n'y voyait plus rien, un voile soyeux recouvrait tout son museau et c'était la chevelure pâle de Violette. Il la laissa encore lui serrer le cou avec énergie, puis il s'ébroua et fonça à quelques mètres d'elle, ce qui provoqua l'hilarité de la gamine.

"Bon, où est Conrad?" Violette mit sa main en visière et se mit à chercher son frère des yeux. "T'as trouvé quelque chose?" hurla-t-elle, parce qu'il était assez loin, dans la broussaille folle et sèche. Il se redressa, vainqueur. "Ouais! Haha!" Violette se mit à courir vers lui et Jack le pangolin la suivit, tant bien que mal.

Dans ses mitaines de cuir, Conrad tenait un objet rectangulaire dont la surface miroitait. Il en avait soigneusement essuyé la poussière. L'arrière présentait un aspect plutôt hermétique, avec ce qui semblaient être des alliages de métaux malsains. "C'est quoi?" demanda Violette.

"Un téléphone cellulaire."

Aucun train ne passa ce matin là en Arkansas. Violette, Conrad et Jack rentrèrent à temps pour le déjeuner. Sur la véranda, dans un très beau canapé d'osier, leur parents se disputaient à propos d'un certain Nietzsche. Mais ils se disputaient souvent. En fait, ils adoraient ça. "On affûte notre volonté de puissance. C'est grâce à elle qu'on a survécu à l'hécatombe." avaient-ils expliqué à leur progéniture à peine celle-ci avait-elle eut l'âge de parler.

Sur une table en fer forgée d'un beau vert d'eau à peine veiné de rouille le repas les attendait. Jack le pangolin regarda avec satisfaction tout ce petit monde se réunir. Il n'aimait rien tant que lorsqu'ils étaient tous ensemble, un groupe, une famille, un ensemble grégaire. En tant que mammifère il sentait que ça maximisait la sécurité. Il prit alors paisiblement la direction de son endroit favori, un tumulus recouvert de fleurs de tissus décolorées, à l'ombre du grand et vert séquoia: la tombe d'Ophelia Lovecraft. 

 

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