V comme Vlad

La nuit recouvrit le paysage entier et depuis la citadelle d'Asgard les Dieux contemplèrent avec satisfaction cette légende née en bas, dans la tribu des hommes.

Elle ouvrit d'un grand coup de pieds la porte de l'Isba. Il faisait beau sur le lac: un temps parfait pour une promenade avec Vlad. Le tapis de neige miroitait dans le matin et au dessus le ciel était d'un bleu pâle et transparent. Le feu brûlait dans l'âtre et couché devant, un énorme tigre somnolait. Il avait bien frémit lorsque Marie s'était levée et l'avait frôlé, nue, avant d'enfiler à même sa peau son manteau en peau d'ours. Mais il n'avait pas bougé d'un poil lorsqu'elle avait ouvert avec fracas la porte et que la resplendissante lumière du nord avait envahi la pièce. Il regardait le feu crépiter. Dans son esprit trouble et embourbé, des images dansaient où il avait une autre forme et où il faisait du mal à la fille, mais elle aimait ça. Mais en fait justement il semble qu'il y ait eu un problème et il voyait son visage jeune, rieur et puissant devenir lointain et triste. Il la tirait par les cheveux. Elle résistait pour ne pas pleurer. Il était debout et elle à genoux. Il avait une autre forme alors.

Et il voyait vaguement cette forme dans les flammes: un homme roux et élancé.

Marie le frôla de nouveau pour se regarder dans le miroir au dessus du foyer. Elle frotta ses yeux étirés, mordit ses lèvres puis fit la moue et secoua sa chevelure claire qui retomba assez sauvagement des deux côtés de son visage. Satisfaite, elle se retourna vers un autre recoin de l'Isba où elle rangeait certaines choses. "Vlad, abruti, on va se promener!"

Le tigre ouvrit les yeux. Son corps puissant souffrait à chaque fois qu'il entendait sa voix. C'était un mal profond, lacérant, qui ressemblait à une punition méritée et à l'infinie déception que l'on éprouve à découvrir que l'on est pas à la hauteur de la vie.

Dans une armoire décorée de fleurs peintes, Marie ouvrit un tiroir et attrapa un collier de cuir noir et une très longue corde rouge. Encore pieds nus, elle s'approcha de Vlad. "Lève-toi!" Il obéit. Alors elle s'accroupit et passa le collier autour de son cou épais. Il ne réussissait pas à la regarder. Déjà sa simple odeur, vanillée, suffisait à le faire défaillir. Il était assailli d'images heureuses et révolues d'elle et lui dans le Transsibérien qui les avait conduit là. Il devait tenter d'être cet animal en quoi la malédiction de sa propre infamie l'avait transformé. Car un animal ne connaissait pas la honte. Il émit un feulement rauque - elle passait la corde dans le collier - et dévoila ses crocs. Marie lui ouvrit la gueule en passant sa main dedans. "Qu'est ce qu'il-y-a? Tu mangeras plus tard. Tu sais bien Vlad : le jeûne." Et elle éclata de rire en se redressant.

Enfin, elle enfila des bottes de cuir très hautes, passa une chapka sur ses cheveux lâchés, mit des moufles de laine écru; puis se saisit de la corde. Le tigre se redressa, résigné et il la suivit dans la lumière.

L'air glacé et pur enflamma les joues de Marie qui respira à fond. Elle décida de prendre la direction de la forêt.

Elle laissait beaucoup de mou à la corde, dont le rouge écarlate ressortait comme du sang sur le paysage immaculé, tout en la tenant avec fermeté. Mais Vlad avançait à un rythme ralenti, l'échine courbée, loin derrière Marie. Il percevait que le rouge de la corde attirait l'oeil de grands oiseaux de proie haut dans le ciel au dessus d'eux. Et Marie les vit aussi et s'arrêta un instant pour contempler leur vol aérien, les cercles larges qu'ils faisaient dans l'azur vif argent.

La silhouette noire de la forêt se dressait devant eux, à la lisière du lac gelé sur lequel ils marchaient. A une heure environ.

"Je l'ai aimé avec violence." Il y avait ces mots dans l'esprit du tigre. La fille devant lui marchait avec assurance et calme. Il sentait la paix qu'elle avait retrouvé, et sa puissance et sa jeunesse aussi. Cette chose qui s'appelait la liberté et que lui n'avait jamais connu, même homme. Cette chose qui va avec la solitude, l'absence de servitude, une insouciance sage et un talisman. Lui se croyait libre parce qu'il était extrême et qu'il ne se refusait pas des plaisirs dangereux. Mais maintenant, sous le froid soleil septentrional, en respirant le parfum de vanille et de vitalité du corps libéré de Marie, un corps qui n'appartenait à personne, il sentait. Il sentait cette chose impalpable, enivrante et merveilleuse qu'on appelait la liberté.

Et comme il lui avait prise. Mais il ignorait que cela existait. Et puis elle lui avait donné : les mains en coupe, magicienne qui consentait à son esclavage par amour. Du moins l'avait-il cru. 

Elle se retourna soudain vers lui. "On arrive bientôt. Je vais t'attacher à un sapin. Tu m'encombres. J'ai envie de pouvoir m'enfoncer toute seule dans la forêt."

Aux mots "tu m'encombres" Vlad ressentit une violente piqûre au niveau du muscle de son coeur. Par réflexe, il étendit son cou et se mit à rugir. Mais Marie ne sembla pas s'en apercevoir. 

Elle chercha longtemps l'arbre idéal. Elle admirait en même temps les sous-bois enneigés, les ombres bleues qui semblaient l'appeler. Finalement, elle trouva un sequoia géant. Elle caressa non sans sensualité son tronc énorme. Puis elle se mit à enrouler à plusieurs reprises la corde autour. On aurait dit une prêtresse chamane effectuant un rituel ancien. Enfin, il ne resta plus que deux mètres à Vlad, attaché.

Alors il sut qu'il se passait quelque chose d'étrange, elle le regarda, avec une intensité nouvelle. Ses yeux couleur de bois blond scintillaient, deux étoiles de miel. Elle était debout tandis que la bête s'était déjà allongée sur le sol de terre rousse épargnée par la neige par les ramures immenses de l'arbre. "Adieu Vlad".

Et elle disparut.

Il attendit. Il attendit tout le jour. Enfin, un crépuscule mauve teinta la forêt et le lac. Il entendit alors des rires comme des clochettes, venus de loin, des entrailles de la forêt. Et un chant d'homme. Une voix chaude et rassurante, pleine d'une force capable de repousser les ombres.

Et dans son esprit il vit. Cet homme était un chasseur, grand et fort. Et il tenait Marie dans ses bras. Elle avait les mains passées autour de son cou et tous les deux se regardaient avec insolence et bonheur.

Elle ne reviendrai pas le chercher.

Il lui aurait suffit de ronger la corde. Mais Vlad, mais V, ne possédait pas le talisman de la liberté. A sa place, dans son plexus, il n'y avait qu'une pierre noire comme la nuit, dure comme la défaite des forts. Il croyait pouvoir être maitre en ce royaume d'ombres et il y avait trainé Marie, il voulait la soumettre et la perdre. Mais ce soir il sentit clairement une boue nauséabonde remplacer son sang et noyer sa vision. C'était une boue noire. Les étoiles s'allumèrent une à une, entre les branches majestueuses du séquoia.

La nuit recouvrit le paysage entier et depuis la citadelle d'Asgard les Dieux contemplèrent avec satisfaction cette légende née en bas, dans la tribu des hommes.

 

 

 

 

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