Les Roches noires

Ecouter une dernière fois le chant vrillant des vagues. Celui qu'on entend dans les coquillages, la rumeur de notre sang qui bat, à l'intérieur de nous.

Si l'on en croit certains livres, il se serait passé des choses, du côté des Balkans, qui devraient ôter à l'espèce humaine tout droit à la consolation.

Si l'on en croit certains livres, nous sommes frappés du sceau de l'abomination et des diables dorment en nous. La Bête est en chaque homme.

Nous vivions, nous autres, dans un monde épargné. Et même cette punition là est douce au regard de certains sévices de l'Histoire. Ce livre est très bien. Il est extraordinairement bien même. Il s'appelle "La femme qui avait perdu son âme". En marchant sur une plage de sable gris, en regardant la mer, il faut apprendre à oublier. C'est la condition sinequanone. Ils n'apprendront rien. Rien, des péchés de leurs pères. Ils reproduiront les mêmes erreurs. Génération après génération. Il faut oublier il faut oublier belle Lucrèce.

Reverte ne t'a pas nommé Olvido pour rien.

Tiens, viens! prends le vin de cette coupe. Mets ce châle autour de tes épaules frêles. Toi qui renais toujours, avec tes yeux qui se languissent de l'héroisme des damnés et de l'amour d'un seul. Belle Lucrèce, fière Olvido, insolente Manon. Regarde la mer grise sous son ciel d'argent passé. Et ses reflets d'ardoise, son ressac austère. Sous tes pieds-nus craquèlent des coquillages vides. Aussi vides que les rêves de ton précédent fiancé. Va et marche, tête nue dans le vent du soir. Personne n'accueille les voyageuses, les bohémiennes affranchie de tribu. Tu es libre, c'est ce beau talisman qui repose sur ton coeur. Le savoir oublie-le. La mémoire efface là. Marche et marche et que les étoiles nous accompagnent.

Demain sera pire qu'aujourd'hui mais la beauté jamais ne délaissera le monde du supplice qu'elle fit aux prophètes et à tous ceux qui tentèrent de leur dire. Regarde: l'ombre de Cohen, en robe de chambre verte foncée. Il est venu te voir. Il a l'air jeune, 40 ans à peine.

"As tu bien oublié ma fille? As tu bien oublié ma soeur?" et tu le regardes et tu dis, tes cheveux balayant ton visage : "Oui, je suis montée au mont Cimarron mais tu n'y étais pas. Tu mangeais un filet O'fish avec un verre de vin français, en bas, quelque part, du côté de la plage. On s'est raté Léonard. Et toi je ne veux pas t'oublier."

Et il te regardera, calme comme un sphinx. Et déjà, la nuit l'aura fait disparaitre. Alors, tu auras envie d'un verre de vin toi aussi, d'une cigarette, de ton appartement aux murs blancs. Là-bas, dans les terres.

Alors tu remettras tes sandales. Ecouter une dernière fois le chant vrillant des vagues. Celui qu'on entend dans les coquillages, la rumeur de notre sang qui bat, à l'intérieur de nous.

Et puis repartir, vide comme une conque sauvée. 

L'air s'était chargé de pluie. L'orage arrivait.

 

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