La naufragée du Rainbow Star

Suite mais non fin des aventures d'Ophelia Lovecraft en Amérique.

Il n'y a plus personne à Las Vegas.

Elle s'était réveillée un matin, ses longs cheveux encore noués en deux tresses claires et les fourrures du costume de walkyrie au pied du lit. La climatisation avait du s'arrêter car il faisait anormalement chaud, étouffant presque, au 16ème étage de l'hôtel Rainbow Star qui abritait un casino réputé pour ses tables de poker et où elle avait rencontré Curzio la veille.

La mémoire lui revint. Le joueur au sourire carnassier. L'attraction irrésistible entre eux. Les whisky Sour au comptoir tamisé du bar à hôtesse juste avant son show. La chaleur, le rayonnement du sourire de Curzio : dangereux, provocateur, mais avec ce qu'il fallait de réserve. Un joueur un chasseur. Qui l'observait puis la surprenait par des gestes imprévus, comme des caresses sur sa joue alors qu'elle se confiait. Et tout semblait s'arrêter alors. Le décor autour comme figé dans sa beauté cinématographique. Ne restait plus que les yeux de Curzio plantés dans les siens et la promesse d'une nuit qui en vaudrait 1000.

Il était où ce matin? Pourquoi faisait-il si chaud? Et pourquoi tout était-il d'un silence si étrange?

Elle se leva, moite de sueur, puis enfila une tunique pantalon violette, défit ses tresses et sortit, pieds nus mais sandales à la main, dans le couloir du Rainbow star.

Personne dans l'ascenseur. Réception : lumineuse mais vide. Les portes électriques ne fonctionnaient plus. Merde! Il se passait quoi?

Curzio putain! Elle prit précipitamment la direction du casino et des tables de poker. Il n'y avait pas âme qui vive. Il se passait quelque chose mais quoi? elle allait et venait avec angoisse elle devait sortir sortir à l'air libre! La sortie de secours... Elle suivit les flèches vertes, restées allumées au dessus des portes. Le silence du bâtiment était assourdissant. Elle poussa une porte qui donnait sur un escalier et enfin, elle fut dehors, au niveau de la piscine dont le bleu éclatant, opalescent presque dans la lumière lui fit mal aux yeux. Mais la chaleur était telle qu'elle fut tentée de se baigner mais il fallait d'abord qu'elle tente de comprendre. Toute la ville était silencieuse. Pas un bruit, pas une voiture, pas une voix dans le lointain. Seul le soleil, minéral et qui écrasait tout. Son portable ne passait toujours pas. Cependant elle aperçut dessus l'icône d'un message whatsapp qui était déjà là mais qu'elle n'avait pas remarqué. Elle s'assit, toujours accablée de chaleur, à l'ombre de l'escalier de secours et cliqua. 

C'était une vidéo de Curzio.

"Ophelia, j'ai fait tout mon possible mais j'arrive pas à te réveiller. Ils nous disent de partir. Qu'on doit aller se mettre à l'abri sous terre dans des abris anti-atomiques dans le désert du Nevada parce qu'un virus tueur arrive. Des navettes nous attendent en bas. Je dois y aller. Merde perche non ti sei svegliata bellissima!" Et Ophelia le vit avec horreur se prendre la tête dans les mains et la filmer elle, profondément endormie. "Ma quanto sei bella cazzo!" Puis un bruit assourdissant d'alarme se fit entendre. La vidéo devint confuse, comme si l'italien remettait son portable dans sa poche et se levait en hâte en oubliant de couper.

Et puis plus rien.

Ophelia regardait droit devant elle, incrédule. Finalement elle se leva, prit la direction de la piscine, déposa délicatement le téléphone sur un transat et se déshabilla entièrement, puis plongea. La sensation était délicieuse. Dans un sillage de bulles fines, elle se mit à nager.

Curzio... Il était beau comme le diable en personne. De manière irrationnelle, un sentiment dominait tous les autres, celui d'être amoureuse, de pouvoir balayer d'un revers de la main le passé.

Et pourtant, il n'y avait tout simplement plus de futur. Elle était dans un présent absolu, parfait. Lorsqu'elle émergea de l'eau turquoise, ses cheveux flottant comme des algues au niveau de ses épaules, elle s'accouda au bord, ressentant désormais avec reconnaissance la brûlure du soleil sur son visage. De l'autre côté du grillage, elle vit alors distinctement deux silhouettes beiges, immobiles et qui la fixaient.

C'était un couple de coyotes. Ils avaient faim.

 

 

 

 

 

 

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