Lorraine coeur d'acier, histoire illustrée d'une radio libre

Il y a 40 ans prenait fin l'aventure Lorraine coeur d'acier, l'occasion pour l'illustrateur Vincent Bailly et l'auteur de BD Tristan Thil de revenir sur cette épopée radiophonique et sur la lutte des ouvriers sidérurgistes du bassin de Longwy pour la sauvegarde de leurs emplois. Retour sur ce moment de libération de la parole des opprimés qui se sont emparés des micros pour se faire entendre.

Lorraine Coeur d'Acier, une BD de Marcel Trillat et Tristan Thil © Vincent Bailly et Tristan Thil Lorraine Coeur d'Acier, une BD de Marcel Trillat et Tristan Thil © Vincent Bailly et Tristan Thil
12 Décembre 1978, suite au Plan Davignon visant à restructurer la sidérurgie européenne, un coup de tonnerre frappe le bassin de Longwy en Meurthe-et-Moselle. Ce qui est désigné comme un « plan de sauvetage » par le patronat s'avère n'être qu'un jeu de langage pour la mise en place d'un démantèlement progressif de l'activité industrielle: la direction d'USINOR annonce la suppression de 12 500 emplois.

Toutefois, les ouvriers sidérurgistes ne l'entendront pas de cette oreille, ils vont immédiatement battre le fer pour préserver les emplois dans les aciéries. Ils savent qu'au-delà de leurs propres travail, c'est la subsistance de leur bassin de vie qui en dépend : bien peu sont ceux qui n'ont pas un parent, un ami qui y travaille, qui n'ont pas un enfant qui pourra y trouver un job d'été. Commerçants ou instituteurs exprimeront aussi massivement leur soutien : pour les premiers, ils savent qu'on ne viendra pas acheter chez eux sans salaire, dans une zone dévastée par le chômage, pour les seconds, ils savent que ce sont les perspectives d'avenir de leurs élèves qui sont en jeu.

Dès le 19 décembre, les usines USINOR sont en grève générale, 30 000 personnes manifestent à Longwy. C'est toute la région qui fait corps dans une petite ville qui compte moitié moins d'habitants et qui se trouve, pendant quelques mois, au centre du monde, au cœur des préoccupations d'une société en pleine mutation.

La suite sera un laboratoire des luttes ouvrières qui marquera jusqu'à aujourd'hui les Longoviciens et s'imprimera dans l'Histoire de ceux qui se battent pour l'égalité sociale, la liberté d'expression, la préservation des emplois et la dignité de celles et ceux laissés à la marge du débat politique. Le 12 janvier, 80 000 manifestants se réunissent à Metz ; le 24 janvier, 12 000 jeunes et enseignants se rassemblent à Longwy en soutien aux sidérurgistes ; le 7 mars 1979, Johnny Hallyday est kidnappé après un concert à Metz et invité à venir visiter les usines sidérurgistes. Le 23 mars 1979, une grande marche vers Paris rassemble 100 000 personnes de tout le pays pour défendre la sidérurgie. De ce rassemblement magnifique, la presse et la télévision de droite et d'état ne garderont, comme c'est habituellement le cas aujourd'hui, que le souvenir d'affrontements et de dégradations aux abords de l'Opéra au mépris du rappel des revendications premières. A cette occasion sera révélée par la CGT la présence d'un policier infiltré parmi les casseurs, du nom de Gérard Le Xuan : une technique du « maintien du désordre » que de nombreuses préfectures ont continué de mettre en place afin de discréditer les mouvements sociaux.

Car, ce combat prolétarien, ce fut aussi un combat médiatique, un combat pour la visibilité, pour l'émergence et l'affirmation d'une parole populaire trop souvent malmenée, tronquée, défigurée ou calomniée. Ce qui résonna le plus fort et le plus longuement lors de ce moment d'euphorie fut certainement la création, le 17 mars 1979, à l'initiative de la CGT et avec le soutien expert du journaliste Marcel Trillat, décédé l'an dernier, (dont l'intransigeance, la rigueur, l'éthique et la générosité à mettre à l'honneur les « prolos » enfanta nombre de vocations professionnelles), de la radio libre Lorraine Coeur d'acier (LCA).

Tandis que dans la ville la mobilisation perdure – occupation des usines, blocage de la gare, détournement des matières premières -, dans les studios d'enregistrement, c'est la voix des opprimés qui se défait de ses muselières. Si la radio-pirate a été mise sur pied par la CGT, Marcel Trillat exigea d'emblée, pour appuyer sa création et former des ouvriers à la faire tourner eux-mêmes, qu'elle ne se fasse pas simplement prêchoir de la docte cause syndicale ou satellite du PCF (bien qu'il en soit alors proche et écrivant régulièrement pour L'Humanité). Non, cette utopie audiovisuelle se voulait, au-delà d'un moyen d'encourager les ouvriers quotidiennement dans la défense de leurs intérêts, comme le mégaphone et le tambour de bataille faisant battre le rythme et galvanisant les troupes mobilisées, être le lieu d'un débat politique constant, ouvert, faisant place aux oppositions (Alain Krivine, leader de la Ligue Communiste révolutionnaire y a été invité contre l'avis de la CGT) autant qu'aux plus précaires et aux plus marginalisés.

C'est ainsi que fut enregistrée le 5 avril 1979, une émission où le micro fut donné aux femmes pour aborder les mauvais traitements subis lors de leur accouchement, les difficultés à accéder à la contraception ou à l'avortement malgré la mise en place des lois Neuwrith (1967) et Veil (1974). Dans la foulée de cet élan libérateur, la première émission de La parole aux immigrés, animée en français et en arabe, permit de faire apparaître les craintes des travailleurs d'origine étrangère, perçus comme une main-d’œuvre temporaire et corvéable par une grande part de la droite et du patronat et dont les glissements sémantiques à leur encontre, devenus à présent courants, les faisait passer petit à petit, à des fins de division de la classe ouvrière, de travailleurs migrants à simple « migrant », supprimant de facto dans l'inconscient collectif leur importance sociale et déplaçant les questions de classe sociale vers celles portant sur l'intégration ou l'assimilation nationale. A cette époque déjà, se faisait sentir le terrain putride vers lequel la réaction d'extrême-droite, déjà en germe chez la droite et une partie de la sociale-démocratie, voulait nous amener.

Évidemment, une telle ode à la liberté d'expression, en-dehors des cadres institutionnels et si radicalement opposée aux intérêts du monde patronal et du gouvernement giscardien, ne pouvait se poursuivre sans interférences. En plus des patrouilles massives de CRS envoyées à Longwy lors de chaque manifestation, moins de deux semaines après le lancement de LCA, des hélicoptères survolèrent le bassin afin de brouiller la radio pirate. A son émission maximale, elle fut capable d'étendre sa portée de Reims à Strasbourg mais ses auditeurs la captèrent de moins en moins.

Le brouillage de LCA par la police débuta deux semaines après son lancement © Vincent Bailly et Tristan Thil Le brouillage de LCA par la police débuta deux semaines après son lancement © Vincent Bailly et Tristan Thil

LCA émit sa dernière onde le 20 janvier 1981 après des luttes internes à l'issue desquelles la nouvelle direction de la CGT congédia Marcel Trillat (septembre 1982), et suite à une brève renaissance de trois mois, quand le coup de grâce fut porté par une intervention policière au sein des studios d'enregistrement.

Face à cette effervescence rare, tant par son ardeur que par sa créativité, dans l'histoire du mouvement ouvrier français, les événements qui suivirent laissent une douleur et une odeur presque aussi brûlante et oxydée que celle de l'acier en fusion. La direction d'USINOR eut raison par la lassitude et la fatigue, par la crainte des fins de mois trop difficiles, de la détermination des ouvriers sidérurgistes. Une convention sociale fut signée entre représentants du patronat et organisations syndicales, des plans de départ ont été élaborés, des indemnités furent distribuées... Longwy connaît maintenant un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne nationale (20 % environ).

Cette année, 40 ans après la fin de cette épopée radiophonique inédite, sous les crayons et pinceaux de Vincent Bailly et sous la plume de Tristan Thil, ce sont les acteurs de cette lutte inoubliable, ouvriers, femmes, adolescents, travailleurs migrants, journalistes, syndicalistes de cette lutte qui reprennent vie dans cette bande-dessinée qui leur rend honorablement hommage. A travers le prisme d'une famille d'origine polonaise, le parcours croisé du fils enthousiaste et activiste et de son père désabusé qui va s'ouvrir à plus de tolérance et croire à la possibilité d'un monde meilleur, c'est l'aventure Radio Lorraine Coeur d'Acier qui ressurgit dans ces pages, magnifiée par un style graphique dense, fouillis et coloré traduisant les précieux espoirs de cette période.

Il est passionnant de voyager vers ces temps-là. A la fois car ils nous rappellent la force que peut prendre la classe ouvrière et les opprimés lorsqu'ils s'emparent de ce dont ils sont habituellement privés mais également parce qu'ils permettent de comprendre comment existait ou se préparait déjà notre temps présent et ses querelles idéologiques. A l'heure où la liberté d'expression est interrogée via une loupe réductrice et confusionniste, entre autre sous la pression d'une unique menace religieuse intégriste qui élude intégralement la question des conditions de son émergence, il est crucial de rappeler que les ennemis de cette liberté peuvent très bien être ceux qui prétendent la défendre.

Ceux qui, sous couvert d'un voile ou d'une mantille républicaine, n'hésitent pas à noyer les discours et aspirations populaires sous le feu de la calomnie, de la répression policière, des accusations complotistes ou mésinterprétatives (« Les gilets jaunes sont une manœuvre de la Russie », « Les facultés sont menacées par l'islamo-gauchisme »...), de la parodie de démocratie directe (Grand Débat, Convention citoyenne pour le climat, Référendum d'initiative partagée...) et qui usent des moyens législatifs qu'ils ont à disposition (Loi Sécurité globale et loi contre le séparatisme) pour mettre à mal le droit d'association (en assimilant l'ensemble d'un groupe à des connexions avec le terrorisme pour les faits ou les propos d'un seul de ses membres) et le travail journalistique (criminalisation de l'accès à des locaux d'entreprises pour dénoncer des pratiques néfastes, appui des services de renseignements et de la police pour espionner un journal à la demande d'un patron d'entreprise comme l'a fait Bernard Arnault contre le journal Fakir).

Manifestation du 19 décembre 1978 à Longwy, à l'appel de l'intersyndicale CGT-FO-CFDT-CFTC © Vincent Bailly et Tristan Thil Manifestation du 19 décembre 1978 à Longwy, à l'appel de l'intersyndicale CGT-FO-CFDT-CFTC © Vincent Bailly et Tristan Thil

La force de cette bande-dessinée et de Lorraine Coeur d'Acier est donc de nous remémorer ce que peut être cette liberté et d'être ravi que cet héritage, expression de la volonté d'une démocratie plus réelle, plus concrète, puisse toujours survivre : autant grâce aux Assemblées citoyennes qui émergent spontanément des mobilisations sociales (Assemblées de travailleurs en lutte, Nuit Debout, rond-points et rassemblements des Gilets jaunes...) qu'avec l'appui des médias numériques qui ont fait émerger de nombreux journaux indépendants (Le média, Blast, Quartier libre, Médiapart pour ne citer qu'eux...) qui n'ont de cesse de donner la parole aux premiers concernés et de faire apparaître à l'intelligence de la population et, surtout, par elle, la possibilité de la dignité humaine et, en opposition au simulacre de l'égalité formelle des gouverneurs et des exploiteurs, l'égalité réelle des opprimés et des exploités.


Documentation annexe 

Vidéo du lancement de Lorraine Coeur d'Acier, le 17 mars 1979 :

https://www.youtube.com/watch?v=ACz1zl_Q-1E

Interview de Marcel Trillat, fondateur de la Radio. Il revient sur le contexte de la mobilisation dans le bassin sidérurgique Longovicien et sur la mise en place de LCA :

https://www.youtube.com/watch?v=XB2uV-23ayE

Un livre, Radio Lorraine Coeur d'Acier – Les voies de la crise, 1979-1980 :

https://www.babelio.com/livres/Hayes-Radio-Lorraine-coeur-dacier-1979-1980--Les-voix-/1065319



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