Recommencer à penser et à espérer

Thomas Piketty et Frédéric Lordon nous invitent à discuter de nouvelles propositions. Le premier veut redistribuer les richesses. Le second souhaite renverser le capitalisme. Objectifs différents donc mise en commun inutile ? Pas si sûr.

S'emparer des propositions

"Nous sortons péniblement d’une longue mise sous cloche. Raison de plus pour se remettre à penser et à espérer."

Voilà la conclusion du billet de Thomas Piketty du 15 Mai 2021.

"Maintenant, la discussion peut commencer". C'est la dernière phrase du livre "Figures du communisme"de Frédéric Lordon paru le 5 Mars 2021.

Je ne suis pas sûr que les deux penseurs s'apprécient plus que cela mais l'invitation est claire : s'emparer des nouvelles propositions, les penser, les développer.

Le lexique utilisé pour décrire ces propositions n'est pas le même selon l'auteur :

- Thomas Piketty parle de "revenu de base", de "garantie d'emploi" et "d'héritage pour tous".

- Frédéric Lordon évoque  "la garantie économique générale", autre nom de "salaire à vie" et "le conventionnement", concepts initialement proposés par Bernard Friot.

Si le lexique n'est pas le même, sans doute est-ce parcequ'il désigne des propositions différentes ?

C'est là que la réflexion me semble commencer. En quoi ces propositions sont-elles différentes, similaires ? Se recouvrent-elles ? Un peu, beaucoup ? Pas du tout ? En tant qu'électeur, en tant qu'acteur politique, comment s'y retrouver dans ces différents termes ?

Des nouvelles propositions pour quoi faire ?

C'est la première question qui me vient. Quels sont les objectifs de ces propositions ? S'ils sont différents, les échanges sur les propositions risquent de tourner en rond longtemps. Avant de discuter du chemin, mettons nous d'accord sur la destination!

Alors bien sûr, ce qui m'a poussé à rédiger cet article, c'est l'intuition que les destinations des deux auteurs sont proches, ou presque. En tout cas, pas suffisamment éloignées pour abandonner la discussion.

Pour Thomas Piketty, il s'agit de "diffuser la richesse", "contribuer au processus de redéfinition des besoins collectifs", "accroître le pouvoir de négociation de ceux qui ne possèdent rien, leur permettre de refuser certains emplois, d’acquérir un logement, de se lancer dans un projet personnel".

Pour Frédéric Lordon, les principes directeurs sont les suivants : "les individus n'ont pas à être soumis à des rapports de subordination hiérarchique qui les maltraitent", "il faut garantir à chacun la plus grande tranquillité matérielle sur toute la vie", "et tendre à la minimisation de l'activité économique car décrétée a priori, ennemie de la nature".

Il est possible de voir des différences fortes entre les principes de l'un et de l'autre. Je fais le choix d'y voir des points communs et que je résumerais ainsi : garantir à chacune et chacun un revenu de tranquillité, qui lui permet d'exercer librement une activité qui répond à ses besoins et à ceux de la société.

Tout un programme !

Je ne peux m'empêcher de faire le lien entre cet objectif et l'adage ancien "De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins". Peut-être une différence toutefois, l'Anthropocène n'avait pas encore débuté...

Une destination, deux chemins donc

S'il y a du commun dans l'objectif, les deux chemins semblent différents.

Pour le revenu de tranquillité

Pour Thomas Piketty, le revenu de tranquillité sera assuré par "un revenu de base" pour tous, dont "les plus jeunes, les étudiants, les personnes sans domicile ou sans compte bancaire". Il sera aussi assuré par la "garantie d'emploi" qui "proposera à toutes les personnes qui le souhaitent un emploi à plein temps au salaire minimum fixé à un niveau décent".

C'est principalement les ressources de l'Etat et notamment la progressivité de l'impôt qui finance le revenu de base et les emplois garantis par l'Etat.

Pour Frédéric Lordon, le revenu de tranquillité est assuré  par "la garantie économique générale" (ou "salaire à vie"). Celui-ci est versé sans condition d'emploi.

C'est la "cotisation générale" des entreprises à un système de caisses (en particulier à la "caisse de salaire") qui redistribue le salaire à chaque personne.

Pour l'exercice libre d'une activité

Pour Thomas Piketty, exercer librement une activité pourra se faire grâce à "l'héritage pour tous", à savoir 120 000 € redistribué à chaque personne de 25 ans. Cette dotation redonnera du "pouvoir de négociation" à chacune et chacun.

Pour Frédéric Lordon, l'activité est exercée librement à partir du moment où "le salaire à vie" est distribué sans condition d'exercice d'un emploi. Il précise toutefois qu'il y aura une "période transitoire" pendant laquelle les individus des segments "indispensables" de la division du travail seront assignés. Une "contrepartie spéciale" devra être envisagée.

Pour répondre aux besoins de la société

Soyons plus clairs, "répondre aux besoins de la société" revient principalement ici à dire "préserver un niveau de biodiversité et un climat compatible avec la vie des être humains sur Terre". Ce n'est pas que ça mais c'est quand même l'un des objectifs fondamentaux.

Pour Thomas Piketty, cela se fera par le système de "garantie d'emploi" géré par "les agences publiques de l’emploi dans le secteur public et associatif (municipalités, collectivités, structures non lucratives)". Sont évoqués des emplois dans "la transition énergétique, la rénovation des bâtiments, les services à la personne".

Pour Frédéric Lordon, c'est le "conventionnement" (initialement proposé par Bernard Friot) qui concrètement est une carte vitale "étendue". Une partie du "salaire à vie" est versée sur cette carte. Et l'argent sur cette carte ne peut être utilisé "qu'auprès d'un certain nombre de producteurs agréés, dûment conventionnés par décision citoyenne". Ainsi une partie des dépenses de chacune et chacun ne pourra être réalisée que pour des produits respectant des normes environnementales définies collectivement.

Mon chemin

Les chemins de Thomas Piketty et Frédéric Lordon sont largement inspirés d'autres auteurs. Ils nous invitent à nous en inspirer aussi, à les penser, à en discuter.

Voici mon chemin. Je serai ravi de lire le vôtre en commentaire.

Mon point de vue :

Pour répondre au défi écologique de la société, je crois fortement au système de conventionnement. Qu'une partie de nos revenus ne soit dépensables que dans certains secteurs respectueux de l'environnement me semble l'un des moyens les plus efficaces de réduire notre empreinte sur la nature. De plus, cela me semble assez "facile" à mettre en place et à démarrer. On sait déjà faire avec les tickets restaurants. Rien ne nous empêche de le faire avec le bio, les transports en communs, les véhicules peu polluants, les services de rénovation énergétiques, les énergies renouvelables, etc.

A contrario, je crois très peu dans la proposition des emplois "verts" garantis par l'Etat. En effet, cela ne contraint pas les dépenses des ménages et peut donc n'avoir aucun effet sur la consommation... Ce serait regrettable.

Concernant le revenu de tranquillité, "l'automatisation" du versement d'un revenu de base sur les comptes de chacune et chacun me semble une excellente première voie pour sortir un maximum de personnes de la pauvreté. En revanche, le financement par la progressivité de l'impôt me semble fragile car trop dépendant de l'Etat. Ne peut-on pas imaginer "une caisse de revenu de base" pour financer cela ? Un début de "salaire à vie" verrait le jour...

Enfin sur la libre exercice d'une activité, commencer par "l'héritage pour tous" de 120 000 € à 25 ans me semble une bonne voie pour expérimenter l'augmentation du pouvoir de négociation de chacune et chacun. "L'héritage pour tous" revient à verser 2000 € par mois à une personne pendant 5 ans. C'est la "garantie économie générale" pendant 5 ans. Qu'allons-nous faire de cette liberté ? Faudra-t-il envisager une "petite transition" dans la transition comme le prévoit Frédéric Lordon, avec des assignations sur certains postes ?

Ce serait le début du changement. Parlons-en.

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