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Billet de blog 27 décembre 2010

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La République des Ombres 14

14 Le pan du voileLe silence de Jean Ranucci est une ère ténébreuse ; le père s'est uni dans une communion complice avec son fils. Le fil de la tragédie se tend à cet endroit précis, c'est leur hamartia commune. L'un et l'autre se taisent.À l'instant d'être remis entre les mains des bourreaux, Maître Jean-François Le Forsonney se souvient que Christian Ranucci a porté : "sur l'assistance pétrifiée un regard étrange, incompréhensif et hautain où j'ai vu comme une dénégation. C'était cela. Il semblait dire non à quelque chose que seul il connaissait, à l'accusation, à sa faute supposée, ou peut-être à la mort..." (Christian Ranucci, vingt ans après).Il se jouait vraisemblablement par ce silence, un dernier combat entre le père et le fils, et c'est le fils qui triomphait en réalité car son silence était porteur de foudres divines.

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14 Le pan du voile

Le silence de Jean Ranucci est une ère ténébreuse ; le père s'est uni dans une communion complice avec son fils. Le fil de la tragédie se tend à cet endroit précis, c'est leur hamartia commune. L'un et l'autre se taisent.

À l'instant d'être remis entre les mains des bourreaux, Maître Jean-François Le Forsonney se souvient que Christian Ranucci a porté : "sur l'assistance pétrifiée un regard étrange, incompréhensif et hautain où j'ai vu comme une dénégation. C'était cela. Il semblait dire non à quelque chose que seul il connaissait, à l'accusation, à sa faute supposée, ou peut-être à la mort..." (Christian Ranucci, vingt ans après).

Il se jouait vraisemblablement par ce silence, un dernier combat entre le père et le fils, et c'est le fils qui triomphait en réalité car son silence était porteur de foudres divines. Son père avait-il voulu exercer sa plus horrible vengeance, en cachant leur terrible affrontement où les reproches acerbes avaient dû cingler avec passion, Christian lui jetant au visage la fuite éperdue de sa mère, l'agression à l'arme blanche dont elle fût victime et sa peur incessante qu'il ne les retrouvât ?

Le père avait-il repoussé son fils dans un éclat ce matin là, le vouant aux gémonies, lui et son propre nom ? Et le fils, assis sur le tabouret du bourreau, lançait à son père : contemple aujourd'hui le mal que tu te fais à toi-même, regarde l'épée se retourner contre toi. Regarde la vérité que j'emporte dans la tombe. Regarde le sang qui va t'éclabousser, toi et les tiens, toi qui me renie par tes mensonges et ton intempérance...

Je te déchois par mon unique silence, de toute ma splendeur d'enfant, mon visage beau comme le jour naissant. C'est tout cela que ce regard jetait à ces figures indistinctes venues contempler leur œuvre de mort, ce splendide assassinat perpétré sous leurs yeux même, au Président Antona, au Juge Pierre Michel, aux Avocats Lombard, Fraticelli et le Forsonney, au procureur adjoint Tallet, et que l'avocat même l'ayant aperçu, ne pouvait concevoir.

Le matin du 3 juin 1974, à neuf heures, puisque nulle autre cause permettait d'élucider sa venue à Marseille, il semble maintenant une réalité acquise que Christian vint à Allauch rencontrer son père qu'il ne connaissait pas. C'est une bourgade perchée sur les collines, à l'aspect typiquement provençal, on y accède en empruntant l'avenue de la Croix-rouge et le quartier de la Rose - c'est précisément la route empruntée par le ravisseur pour se rendre avec l'enfant jusqu'au abords du croisement de la Pomme, puis en prenant vers la droite ce chemin qui monte dans la banlieue, l'avenue du Vallon vert.

Quand bien même on eut imaginé que Christian Ranucci fût le ravisseur, nul ne pouvait comprendre pourquoi il avait empruntée la route qui menait précisément jusqu'à la ville où résidait son père, ni les raisons pour lesquelles, il avait choisi brusquement une bifurcation vers la gauche qui l'en éloignait. S'il s'agissait d'une simple promenade comme il est affirmé par les aveux, elle se donnait soudain un but bien étrange.

Le grand-père Léopold Ranucci a rompu le silence après l'exécution, dévoilant à de nombreuses reprises que son petit fils s'était présenté le matin du 3 juin au domicile de Jean Ranucci. Christian avait sonné à la porte, Antoinette sa seconde épouse lui avait ouvert. Elle a prétendu que son mari était absent. Christian serait donc reparti. Cependant, c'est la sœur de Jean Ranucci qui témoigne ainsi, et c'est peut-être une façon de briser la scène précisément à son ouverture pour ne plus être importunée par ce qui figure désormais un secret de famille. Car ceci ne correspond pas à la vérité, ce que le commissaire le Bruchec a vérifié. Jean Ranucci ne travaillait pas ce matin là. Et sans doute se sont-ils entretenu le père avec son fils, le temps de quelques heures.

Christian avait bu, il n'avait pas dormi de toute la nuit, il retrouvait un père dont il ignorait tout par une sorte de brume vaporeuse, une transe hypnotique où les sens se déforment et s'entrechoquent, à devenir démesurés. Les masques du théâtre se sont peut-être tendus en postures aiguës, assaillis par la fatigue.

Jean Ranucci ne dit pas la vérité lorsqu'il permet au Commissaire Alessandra de porter sur le procès-verbal : "J'ignore tout de mon fils Christian, je ne me souviens même plus de son visage...". Ce qui veut signifier en réalité qu'il a bien revu son fils au matin du 3 juin, cependant qu'il entend désormais ignorer son visage à défaut de son nom. Comment aurait-il pu manquer un visage qui se démultipliait à l'envi sur les couvertures des journaux qu'on trouvait en devanture des marchands d'Allauch et d'ailleurs, et ne pas s'en souvenir ? Par là même, le Commissaire voyait s'ouvrir ses propres portes, les contrevérités de son hypothèse tiendraient par le silence du père et le glaive qu'il lui offrait de brandir à sa place.

Il apparaît vraisemblable que le Commissaire Alessandra a pris connaissance des véritables destinées du voyage de Christian. Mais il avait trouvé un allié sûr et indéfectible pour en effacer les traces.

Lorsque Christian quitte la ville d'Allauch, il est midi. Depuis vingt-quatre heures il ne dort pas, les effluves d'alcool l'enserrent dans une fausse lucidité. Il reprend naturellement l'avenue du Général Leclerc et regagne la nationale 8bis pour rejoindre Aix et, de là, Nice. À midi et quart, il parvient au carrefour de la Pomme. Il ne s'arrête pas et manque d'apercevoir la voiture de Vincent Martinez qui vient sur sa gauche l'emboutir violemment. La Peugeot 304 tourne de trois-quart sur elle-même, de la sorte que Christian se trouve dans l'axe de la route d'où il vient précisément.

Il démarre aussitôt revenir sur ses pas, parcourt la longue ligne droite puis le tournant qui le fait disparaître. Il continue à rouler durant quelques centaines de mètres en descendant vers le vallon, mais la route frotte contre la carrosserie et, sans même songer à se garer ou se cacher, il ralentit et immobilise la voiture au bord de la Nationale.

Personne ne l'a suivi, il est seul dans la chaleur de midi.

L'accident a projeté sur lui comme une onde fracassante.

Alors il tombe,

et vient la nuit.

« Je ne me souviens de rien parce que j'étais soûl. J'ai passé la nuit du dimanche au lundi, non pas à Salernes comme me l'ont fait dire les flics, mais à Marseille, à traîner dans les bars du quartier de l'Opéra. J'ai bu énormément. C'est vrai que je bois très peu d'alcool, mais de temps en temps, je m'offre un dégagement et je me biture à mort. Le lundi matin, quand je suis parti de Marseille, je n'étais pas clair, absolument pas. L'accident m'a achevé. J'ai roulé encore un peu et je suis tombé dans les vapes."

Le pull-over rouge

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