Thérapie sociale

À propos de Charles Rojzman et Nicole Rothenbühler, Savoir aimer en des temps difficiles. Les trois combats, Paris, Guy Trédaniel éditeur, 2015

savoir-aimer
Un ouvrage aidera assurément à méditer : Savoir aimer en des temps difficiles. Que « la bonne volonté ne suffit pas » à la compassion. Qu'il faut « rencontrer l'autre pour surmonter sa peur, pour se connaître et se parler » au-delà des séparations. Et que « la fraternité naît si on a traversé ensemble des épreuves » (p. 87-101).

Mais ce livre n'en est pas un de philosophie, ou bien c'est une philosophie qui éprouve ses concepts dans une pratique transformatrice spécifique, nommée Thérapie Sociale, une discipline inventée par Charles Rojzman il y a presque trente ans au contact de la crise des banlieues (Violences dans la République) et qui a aujourd'hui son institut de formation, dont Nicole Rothenbühler est co-directrice, et son association européenne d'intervenants. Aussi fait-il une large place aux paroles de ceux qui sont passés par là, des quartiers populaires à Philadelphie ou au Rwanda en passant par les candidats au métier et autres stagiaires, et dont les portraits sont peints avec une virtuosité telle que le lecteur y retrouvera bien des choses de son histoire. Comme il découvrira les voies d'une confiance en soi qui permettent d'avancer vers plus d'humanisation de nos sociétés.

Ce n'est pas une police intérieure de l'esprit qui va guérir la haine (premier combat), il faut savoir écouter ses peurs, « aider à l'expression des ombres et des faiblesses de chacun » (p. 94) et recréer une fraternité. On comprendra ici qu'il ne s'agit pas simplement de savoir aimer, tout contre nos travers, mais de le faire dans une vie qui est triangulaire, pleine de ronces, débusquer la violence (deuxième combat) même sous ses expressions les plus subtiles, et encore accuser la distorsion de la réalité (troisième combat) par des idéologies qui ne sont souvent que des masques relationnels pour des émotions non connues, prévenir les méfaits de la séduction totalitaire ou, dit autrement, refonder les pratiques sociales loin de l'accroche maniaque à nos certitudes.

Nourrir les âmes est un projet qui a pris le nom de nombre de spiritualités plus ou moins dogmatiques, mais c'est le point-de-vue ou la perspective captivants d'un romantisme sans forfanterie métaphysique qu'illustrent au final les auteurs. C'est la sève de la vie qu'il faut retrouver, en nous et entre nous. Nous contenons toute l'expérience humaine, et rien ne justifie que nous nous tenions éloignés du monde. Si l'époque exige de nous un redoublement de nos facultés de sociabilité dans leur lutte contre « la corruption de toutes les relations sociales », comme dénonçait déjà Spinoza dans son Traité théologico-politique (1670), alors une ascèse de soi est requise, guidée par une rationalité supérieure qui incorpore la sensibilité et les passions pour construire des passerelles au-dessus du gouffre sous notre besoin de croire, contre la déréliction sous l'impasse à reprendre du pouvoir sur nos vies et entre les milieux sous les indifférences plus ou moins sophistiquées ou les peurs et les haines réciproques qui signent toutes notre servitude collective.

 

Revivre © Gérard Manset

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