Vade-mecum autour des sexualités arabes

« La libération sexuelle doit inscrire dans sa Constitution à venir les articles d'une révolution sociale globale et englobante avec, en préambule, une rupture radicale avec le passé. » (Abdelhak Serhane, Éros maudit ou le Sexe des Arabes, 2018)

A propos des garçons, des filles et du voile © Yousry Nasrallah

Au terme de son étude « Understanding Masculinities » (2016-2017), Shereen El Feki, l'auteure du très documenté La révolution du plaisir (2013), dresse un portrait plus que mitigé de l'évolution des mentalités masculines dans le monde arabe – même en soulignant des changements significatifs : les jeunes de la région sont les seuls au monde à avoir une conception de l'égalité hommes-femmes plus rétrograde que les générations précédentes (1).

Mais elle se garde d'en donner une explication, quand Nadia Tazi impute clairement cette régression à la prégnance de l'islamisme : ses Politiques de la virilité dans le monde musulman (Le Genre intraitable, à paraître le mois prochain) pointent une société sous diktat islamiste qui aurait choisi de sacrifier le devenir de ses enfants frustrés, déboussolés face aux injonctions chaotiques de la modernité.

Ce n'est pas Abdelhak Serhane qui la contredira dans Éros maudit (2018), actualisation d'un précédent ouvrage (L'amour circoncis, 1996). À l'instar de la culture turco-musulmane décrite par Necla Kelek dans son Plaidoyer pour la libération de l'homme musulman (2006), c'est aux racines de l'éducation arabo-musulmane orthodoxe, notamment sa violence infligée autant aux garçons qu'aux filles – quoique différemment, que Serhane va chercher les formes d'une individualisation mutilée. Pour la préservation de la communauté. Et pourtant : « l'homme possède un corps », insiste-t-il dans un retournement essentiel.

L'Égypte attire les regards pour le phénomène généralisé du harcèlement de rue, « expression d'une violence intérieure » selon Yousry Nasrallah. Au Maroc, ce sont aussi les cas de passage à l'acte de la jeunesse masculine qui défraient la chronique : 2016, agression d'un couple d'homosexuels à Beni Mellal (2) ; 2017, agression sexuelle d'une jeune fille dans un bus à Casablanca (3) ; été 2018, séquestration et torture de « la fille aux tatouages » (4). À partir du moment où quelqu'un vous a désigné à la vindicte publique, il n'y a plus aucune barrière à ce que la violence s'abatte sur vous par qui se fera le rédempteur de la morale. Il y a une forme de paradoxe entre les fins et les moyens, qui disparaît dès lors qu'on considère justement que l'individu disparaît sous la loi du groupe. C'est un fait structurel de sociétés qui cultivent le mensonge et l'hypocrisie. Quelque part, là où on accepte socialement de cacher « le Mal », les critères pour qualifier la violence (et, partant, sa responsabilité) deviennent flottants.

Qui se risque à tendre un miroir à cette violence, il lui arrivera ce qui est arrivé à Leïla Slimani avec Sexe et mensonges (2017) dans son bel effort pour libérer la parole des femmes marocaines : subir l'accusation d'être traître aux siens, pour casser le miroir. Coutumier du fait, Kamel Daoud l'avait déjà vécu en dénonçant « la misère sexuelle » (2016) en terre d'islam, alors qu'il ne faisait que viser le droit à la liberté pour les siens. Le désir est « un crime », la femme « décapitée » ; comment pourrait-il en être autrement ?

Le peintre dévorant la femme (2018), son dernier livre, au prétexte d'une nuit passée au musée Picasso au milieu de ses peintures érotiques, lançant ses vues perçantes sur la séduction, l'émoi amoureux et désirant, l'étreinte, fait la passerelle entre l'Occident et ce monde dit « arabe » à propos de la sexualité, de l'art, de la mémoire, la place qui leur échoit dans chacune de ces ères civilisationnelles. Et continue de voler aux conservateurs la parole qu'ils voudraient monopoliser.

 

Notes :

1. Encore que les initiatives soient multiples autour du sujet, portées par la société civile et/ou sous l'impulsion de l'État, comme en Tunisie avec le travail de la COLIBE – dont la philosophie est dépliée ici par Kahena Abbes – mais les médias, la Justice, l'Éducation, les institutions suivront-ils un changement appelé en profondeur ?

2. Leïla Slimani, « Si j'avais été un homme à Beni Mellal », Libération, 31 mars 2016.

3. Nadia Tazi, « Le temps de l'hypocrisie est dépassé », Huffpost, 28 août 2017.

4. Abdellah Taïa, « Viol de la fille aux tatouages : qui va sauver les femmes marocaines ? », Libération, 28 août 2018.

 

Lazywall's The perfume © Hicham Lasri

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