Dévoyer sa foi

Diagnostic sur l'état de notre salut en régime de terreur jihadiste, par Pierre Hawawini et Vincent Bonnet

 © Olivier Rinckel © Olivier Rinckel
Après chaque attentat, c'est le même scénario, nous essayons tous – à coup d'émissions spéciales télés et radios, animées par le défilé des journalistes spécialisés, des experts en la matière, de consultants es terrorisme, de policiers, des RG à la retraite, des universitaires concernés, des intellectuels et autres philosophes branchés – et depuis des décennies, nous essayons d'expliquer, de comprendre les parcours mais surtout les raisons des basculements directs de candidats délinquants vers le terrorisme. Qu'ils soient ces « loups solitaires » ou pas, ces musulmans radicalisés, ces islamistes fanatisés, ces ex-prisonniers embrigadés, on cherche, on s'interroge sur les raisons de la multiplication non organisée de ce « néo-terrorisme d'amateurs », et des raisons qui conduisent à ces actes isolés que l'on n'ose pas qualifier d' « actes terroristes islamistes incompréhensibles » comme si cela pouvait exciter encore plus nos banlieues qui se sentiraient injustement encore une fois stigmatisées.

Actes parfois revendiqués ou non par la Gorgone Méduse Daech, elle-même en fin de course, mais qui renaîtra sous une autre forme grâce à un nouveau chef charismatique satanique. Car le terrorisme comme la nature a horreur du vide, et il est aussi un business rentable en amont.

1. Délinquance et banditisme : un passage obligé ?

Nous avons ainsi affaire à de « jeunes hommes » nés et élevés en France ou ailleurs en Europe, de seconde ou de troisième génération, parfois non « encore » radicalisés, qui ont en majorité un passé actif dans le banditisme lourd ou léger, le commerce de la drogue, et puis la délinquance quotidienne. Même si tous les matins ils disaient tous « bonjour » à la petite dame au pied de l'immeuble et qu'ils sont tous « très polis ».

Pourquoi n'avons-nous jamais eu une explication venant des doctes, du clergé, des responsables communautaires de la propre famille spirituelle dont se réclament les assassins de cette foi surtout dévoyée ? Qu'ils nous expliquent, eux qui sont aux premières loges : qu'est-ce qui coince chez leurs jeunes qui sautent de la case petit ou grand banditisme, directement à la case islamisme assassin ?

C'est qu'après un passage ou non en prison – où ils sont bien pris en main par des profils eux hyper-fanatisés –, vient pour eux le moment où ils doivent rendre compte devant Dieu de leurs actes. Et là le dévoiement et l'incompréhension de leur foi leur offrent deux solutions, complémentaires ou séparées. Soit ils vont se laver, se purifier, s'absoudre de leurs péchés, en réalisant leur pèlerinage à la Mecque, un des cinq piliers de l'islam. Soit ils participent au djihad contre les « autres », les impies, en clair tous les non-musulmans, et cela afin d'être lavés, purifiés par ces assassinats tout azimut, à l'aveugle, afin d'être en capacité d'être élu pour être admis au paradis des musulmans. Car il n'existe qu'un seul paradis, celui des musulmans, où tout ce qui leur fut interdit sur terre leur sera offert, vin et surtout les fameuses 72 houris, ces jeunes, belles et merveilleuses femmes vierges. Peut-on réfléchir et s'expliquer comment coexistent les trois religions monothéistes, dites du livre, et qui se respectent forcément officiellement entre elles tout en assumant de graves contradictions : la principale étant celle où elles nous décrivent toutes les trois leurs paradis qui sont fondamentalement et totalement différents ?

Ces actes évidement isolés ne sont qu'une forme de pénitence, et de repentance, un parcours obligé pour se purifier et pouvoir remettre ses compteurs de péchés à zéro. Leur rédemption est-elle à ce prix-là, tuer de « l'autre » ? Si oui, il faut que leurs aînés, leurs chefs spirituels, leur expliquent clairement que Dieu n'a pas pu demander cela. Sauf alors à être des complices actifs de ces meurtres ignobles, à l'insu de leur plein gré.

2. Des imaginaires catastrophistes

Arrêtons d'imaginer que cet islam de la lame de couteau de cuisine, de la petite hache de supermarché rayon bricolage, de ces fusils achetés sous le manteau, et de ces agressions sporadiques, seraient porteurs tous ensemble de la révolution islamique mondiale qui va nous envahir, nous convertir. Et puis faire s'effondrer, tels des châteaux de cartes fragiles, nos civilisations humanistes, universelles et mondiales qui sont forcément mortelles et en déclin et au bord du gouffre, et fatalement coupables de tous les maux et problèmes que nous vivons. Le christianisme et le marxisme nous ont abrutis à ce niveau-là depuis 2000 ans. Vite la croix et les clous, le sacrifice pour tous, nous sommes mortels, fautifs, coupables, responsables des malheurs de la terre entière.

Tout cela est le fruit des penseurs en mal de pensées objectives, de journalistes en herbe ou de vieux de la vieille en mal de sujets anxiogènes et autres Cassandre du malheur comme les décrit si bien feu Anne Dufourmantelle : « Voilà ce dont nous n’avons pas besoin, des leçons des cyniques, de la déprime aux relents putassiers, des rengaines désabusées, et enfin de la tournée permanente des rentiers du malheur et la faillite annoncée comme fonds de commerce ».

Passion de la culpabilité qui se pare de tous les masques de « valeurs chrétiennes devenues folles », selon le diagnostic de Chesterton dans Orthodoxie (1908). Qui, en même temps qu'elle refuse toute cruauté et tout idéal à nos agresseurs, déplore un monde de la fraternité perdue. La violence est absorbée dans le même mouvement qui régurgite la haine – non pas celle du bourreau, mais celle de la victime ! Ce serait là, sans doute, dévoyer sa foi en l'humanité. « Attentats de Strasbourg, tweete le professeur Philippe Meirieu dans les heures qui suivent, la barbarie est là, tapie dans notre quotidien. Surtout ne pas oublier que le passage à l'acte, même préparé de longue date, peut toujours être suspendu par un mot, un geste, une rencontre. Adoucir le monde, voilà l'urgence. » Bizarrement, dans le coin sauf de notre pseudo-humilité, nous voilà devenus invulnérables.

Non, cela va durer encore longtemps, éternellement, car oui, il ne peut y avoir de paradis sans enfer, de paix sans chaos, de vie sans la mort. Nous avons depuis l'aube de notre humanité connu cela, ce combat est éternel, avec à chaque période, un ennemi à combattre, un mal à terrasser, un Satan à repousser. Ce mal indispensable qui essaye d'éradiquer le bien et la vie, ils sont tous les deux consubstantiels, indispensables à l'existence même. Oui, ce combat est éternel, il faudra lutter toujours, encore et encore, la paix universelle est un leurre.

Il y aura encore des guerres, des épidémies psychiques, des attentats, de faibles, de moyens et de lourds, des fous qui vont œuvrer pour tout détruire, des individus largués prêts à tout pour exister, des nihilistes exterminateurs, des nations aux comportements sauvages, des organisations terroristes structurées. Mais soyons certains que ce n'est pas demain la veille que nos organisations humaines multitudinaires vont plier et mettre genoux à terre devant ces petits assassins pitoyables dont la foi dévoyée n'est qu'une machine qui tourne à vide et ne produit aucun sens.

Des couches de frustration sédimentées depuis des décennies dans nos banlieues ne peuvent certes pas aboutir au meilleur. Et encore aujourd'hui si peu est fait pour y casser l'entre-soi, car l'enfermement est aussi mental. Autour du mal de l'endoctrinement, on a une prophylaxie minimale, juste pour que ça ne flambe pas, sans voir que ça chauffe et ça grignote du terrain, ça se consume comme les braises, à bas bruit.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.