Faut-il avoir suivi un cours sur le genre pour regarder Grey's Anatomy?

Mon deuxième Billet :  Je n'aurais sans doute pas autant de succès en terme de commentaires que sur mon premier billet, mais le contenu plus complet de celui-ci vous interessera je l'espère autant qu'il m'a interessé.
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Mon deuxième Billet :  Je n'aurais sans doute pas autant de succès en terme de commentaires que sur mon premier billet, mais le contenu plus complet de celui-ci vous interessera je l'espère autant qu'il m'a interessé. Découvert via http://sociologiesauvage.blogspot.fr/. Pour les plus motivé(e)s n'hésitez donc pas à poster des commentaires sur le site d'orgine.

Faut-il avoir suivi un cours sur le genre pour regarder Grey's Anatomy ?

Préambule épistémologique

Je me dois de préciser dans ce préambule qu'il n'existe pas de "petits" objets pour les sciences sociales. Une série télé (en particulier une série non "noble"1) utilisée comme matériel sociologique ne constitue pas une petite transgression à la norme académique qu'on peut s'autoriser sur un blog. Elle représente une source d'informations réelle et pertinente pour le sociologue. Toutefois, l'étude des différents biens culturels "de masse" est assez récente et n'a acquis une certaine légitimité que très récemment. Je vous renvoie, à ce sujet, à l'introduction du billet de Pierre Mercklé (sur un épisode de Grey's Anatomy) qui présente bien l'histoire académique sur cette question.

Au printemps, une polémique a été déclenchée par certaines associations catholiques, soutenues par Christine Boutin et rejointes par la suite par des groupes laïcs de professeurs de SVT, à propos des nouveaux programmes de SVT pour les 1° L et ES. Cette polémique a été relancée à la rentrée par l'appel de plusieurs dizaines de députés et sénateurs UMP à Luc Chatel, l'invitant à intervenir sur la question. L'objet du débat : la partie du programme intitulée "Devenir homme et femme", l'interprétation qui en a été faite par les rédacteurs de manuels scolaires2 et, plus précisément, l'introduction du concept de genre (et non de la "théorie du genre") dans les programmes scolaires.

Je ne reviendrai pas sur cette polémique qui a déjà suscité de nombreuses réponses (ici et , et surtout , où Fraisse prend vraiment le temps de reposer les termes du problème, même s'il faut pouvoir supporter les remarques de Finkielkraut et Schneider pendant une heure). L'idée de ce post est davantage de montrer à quoi peut servir un tel enseignement pour décrypter les stéréotypes de genre encore fort présents dans les mass médias.

La semaine dernière, la chaîne ABC diffusait l'épisode 4 de la saison 8 de Grey's Anatomy, intitulé "What is it about men" (que l'on traduira de manière approximative par "Qu'est-ce qu'il en est des hommes"). Cet épisode présente de nombreux stéréotypes sur la différence des genres et sur les rôles masculins. Les acquis des gender studies permettent d'interroger ces stéréotypes et, dans une moindre mesure, leurs effets.

Grey's Anatomy et la question du genre

Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette série, Grey's Anatomy est un mélange entre une série hospitalière (comme ER) et un soap opera. L'intrigue tourne autour des relations amoureuses et amicales des différents personnages qui sont, dans leur grande majorité, des internes ou des titulaires du service de chirurgie du Seattle Grace Hospital. La dimension soap de la série a tendance à en faire une série pour "filles", bien que de nombreux hommes la regardent aussi. Dans cet interview au New York Times, la créatrice, Shonda Rhimes, explique que l'idée d'une série sur des "smart women" en compétition l'intéressait. Ainsi, en plaçant des femmes dans un univers largement masculin a-t-elle rendu présents des enjeux de genre dès la conception de la série.

L'une des difficultés de l'analyse des stéréotypes de genre dans les médias est que ceux-ci "constituent non seulement le reflet d'une réalité sociale établie, mais peuvent également être considérés comme de véritables supports idéologiques et constituer dès lors de puissants enjeux pour les combats égalitaristes dénonçant le sexisme de certaines réalisations"3. À cela s'ajoute une difficulté propre à Grey's Anatomy : cette série a clairement comme intention de présenter de façon positive des femmes qui réussissent socialement dans un milieu qui était anciennement réservé aux hommes. Mais elle n'échappe pas à certaines visions sexistes. Dans le même ordre d'idées, Marcia Reynolds, une blogueuse du Huffington Post, se demande si présenter des femmes qui réussissent ne contribuerait pas à donner l'illusion que la lutte est terminée alors qu'en réalité les inégalités salariales sont encore importantes. Si elle conseille de rester vigilant sur les stéréotypes sexistes, elle se félicite aussi de l'existence d'une série montrant que cette réalité est possible pour les femmes. Je serais pour ma part bien plus sceptique sur une telle lecture de Grey's Anatomy.

Voyons d'abord en quoi GA peut présenter une image positive des femmes. Comme on l'a déjà dit, la série met en scène des femmes réussissant dans un monde encore très masculin. La vision genrée classique de l'hôpital (homme médecin vs femme infirmière) est battue en brèche, en particulier parce que l'un des rares personnages secondaires infirmier est un homme. GA présente aussi une vision moderne de la sexualité et de la famille : les femmes distinguent clairement sexualité et sentiment (comportement anciennement associé aux hommes) et le personnage de Kepner, encore vierge car elle préfère attendre le "grand amour", suscite une incompréhension générale aussi bien masculine que féminine. De même, la série est ouverte aux questions d'homosexualité avec la présence d'un couple de lesbiennes qui élèvent leur enfant avec le père biologique (qui est un autre médecin de l'hôpital). Enfin, les scénaristes ne s'empêchent pas d'aborder des questions encore clivantes aux États-Unis, comme l'avortement au début de la saison 8 (lire l'interview de S. Rhimes sur cette question).

Tous ces éléments indiquent une réelle volonté de présenter une image moderne de la femme, en dehors du cliché de la mère-ménagère. Cependant, on peut noter la persistance de nombreux stéréotypes sexistes au sein de la série. D'abord, on peut nuancer la plupart des arguments présentés en faveur d'une vision non-sexiste de GA. Si la distinction traditionnelle entre médecins (masculin) et infirmières (féminin) est abandonnée, elle semble se reproduire entre titulaires (majoritairement hommes) et internes (majoritairement femmes). Ainsi, lorsque le chef du service de chirurgie démissionne, il y a trois hommes pour une seule femme dans la compétition pour le remplacer. De même, si la distinction sexualité-sentiment s'opère hors du couple, elle réapparaît dans le couple où les femmes apparaissent bien plus souvent en position de forte demande affective. Enfin, pour aller contre la vision développée par Marcia Reynolds, les questions de société sont largement dépolitisées. La question de l'avortement, qui semble tenir à coeur à S. Rhimes, est traitée quasi-exclusivement à travers le problème de couple qu'il pose (Kristina veut avorter alors que Hunt veut garder l'enfant). Toutes les questions autour du fait que les femmes sont libres de l'usage de leur corps ne sont pas évoquées. De plus, les scénaristes insistent bien sur le fait que Kristina ne peut pas avoir d'enfant alors que, dans l'absolu, elle voudrait être mère. De même, la question de l'homosexualité (et de l'homoparentalité) ne semble pas poser davantage de problèmes, à part de manière résiduelle dans les relations de Torres avec ses parents. On est bien loin du traitement de la question dans ER avec le personnage de Weaver ou dans Six feet under et le personnage de David Fisher. Mais c'est surtout l'explication, au moins en partie biologique, des comportements, qui condamne la série à ces stéréotypes sexistes. L'analyse de l'épisode de la semaine dernière vise à montrer que la position féministe des scénaristes se réduit à une vision essentialiste de la différence homme-femme, où ces dernières pourraient néanmoins rivaliser avec les hommes dans le monde professionnel.

Sous couvert de modernité, une vision traditionnelle de la masculinité

L'épisode diffusé la semaine dernière sur ABC était consacré aux hommes, en particulier aux six personnages principaux masculins : l'ancien chef Webber redevenu simple chirurgien, le nouveau chef Hunt, ex-militaire, les deux chirurgiens titulaires Sheperd et Sloan, et les deux internes Karev et Avery. Lépisode a été écrit par deux femmes, Shonda Rhimes (la créatrice de la série) et Stacy McKee.

Disclaimer : la suite du billet dévoilera une grande partie de l'intrigue de l'épisode (spoiler inside).

Tous les épisodes de GA débutent et se terminent par une voix-off, la plupart du temps celle d'Ellen Pompeo (l'actrice qui incarne le rôle de Meredith Grey), qui fournit le schéma général d'interprétation de l'épisode. Dans celui-ci, la voix-off est très importante car elle fournit le coeur de l'interprétation sexiste des rapports homme-femme. Le début de l'épisode est une succession de scénettes séparées par les voix-off de différents acteurs. Mises bout-à-bout, elles expriment ceci :


There are distinct differences between male and female brain. Female brains have a larger hippocampus which usually makes them better at retention and memory. Male brain have a bigger parietal cortex which helps when fendings off an attack. Male brains confront challenges differently than female brains. Women are hardwired to communicate with language. Details. Empathy. Men, not so much. It doesn't mean that we [the men] are anyless capable of emotion. We can talk about our feelings. It's just that most of the time we'd really rather not.

[Il y a des différences entre les cerveaux masculin et féminin. Le cerveau féminin a un plus grand hippocampe ce qui lui permet habituellement d'avoir une meilleure capacité d'attention et une meilleure mémoire. Le cerveau des hommes a un plus grand cortex pariétal, utile pour repousser des attaques. Le cerveau des hommes se comporte différemment face aux défis. Les femmes sont programmées pour communiquer avec le langage, pour les détails, pour l'empathie. Les hommes, pas vraiment. Ça ne veut pas dire que nous [les hommes] sommes moins capables d'éprouver des émotions. Nous pouvons parler de ce que nous ressentons. C'est juste que la plupart du temps, on ne préférerait pas.]

On voit clairement apparaître un type classique d'explication biologique des différences homme-femme qui conduit à la naturalisation de ces différences et empêche de les penser comme une construction sociale. Catherine Vidal s'efforce depuis plusieurs années de diffuser les principaux acquis de la neurobiologie sur cette question. Elle rappelle, d'une part, qu'il n'y a pas de différences profondes entre cerveaux masculins et féminins, ces derniers sont plus légers en proportion du poids et de la taille moyenne plus faible chez les femmes que chez les hommes. D'autre part, elle insiste sur la plasticité du cerveau humain qui lui permet d'évoluer en permanence. Elle rappelle que seuls 10% de nos synapses sont formées à la naissance et que les 90% restantes sont très sensibles à l'apprentissage (le sociologue parlera de socialisation). Mais alors, comment expliquer ces différences de communication entre hommes et femmes ? L'une des explications les plus régulièrement avancées est l'opposition dehors/dedans qui structure la socialisation genrée. En effet, les garçons sont davantage incités à investir le monde extérieur et les filles le monde intérieur, ce qui conduit à une opposition entre affirmation de soi chez les garçons et expression de soi chez les filles. Ainsi, les filles pratiquent davantage la lecture que les garçons et, en particulier, la lecture de romans sentimentaux où l'expression des sentiments4 par les personnages est particulièrement développée.

C'est ce schème naturalisant qui, implicitement, fournit l'explication des comportements masculins présents dans l'épisode. On y retrouve la plupart des stéréotypes de genre :

  • La valorisation de la performance sexuelle : Avery "félicite" Karev d'avoir couché avec une médecin d'un autre service.
  • La répartition des tâches ménagères : Kepner, qui est la coloc de Karev, lui fait sa lessive.
  • La compétition pour les postes de pouvoir : Sloan exprime son aigreur de n'avoir pas été nommé chef du service de chirurgie.
  • La rivalité amoureuse : Ben s'énerve quand il découvre que Bailey fréquente Eli.
  • L'importance symbolique du pénis : Karev et Avery qui se rendent compte qu'ils ont laissé entendre qu'ils avaient des problèmes érectiles.
  • La valorisation du courage (physique) et de la force : un patient qui se dit non-violent va affronter un patient violent pour montrer son courage à Kepner, dont il est amoureux.

Ces stéréotypes sont au final relativement classiques et renvoient aux représentations bien connues de la virilité.

Je vais maintenant développer l'analyse de trois autres situations qui me semblent intéressantes pour le sociologue.
La première permet d'articuler les questions de genre et de classe. Avery exerce dans le service de Sloan (chirurgie plastique) mais celui-ci ne le laisse pas opérer. Après une opération avec Shepherd, il envisage de rejoindre son service. Quand Sloan découvre que Shepherd essaye de lui "voler" son interne, ils entrent tous deux en conflit. L'aspect intéressant de ce conflit est la manière dont Sloan fait glisser sa domination sociale sur Avery (l'interne doit obéir à son titulaire) vers une représentation symbolique sexiste, sur le mode du couple américain traditionnel. Quand il apprend qu'Avery a passé la soirée avec Shepherd, il réagit comme un mari trompé : "Where were you last night?" ("Où t'étais la nuit dernière ?"). Avery finit par retourner chez Shepherd le soir même et Sloan débarque en invectivant Shepherd : "You're trying to steal my guy. He's my guy. Avery, go get in the car." ("T'essayes de me voler mon gars. C'est mon gars. Avery, va attendre dans la voiture."). Cet extrait permet de complexifier une certaine vision de la domination masculine (notamment dans certains courants minoritaires de féminisme anti-mâle) en montrant que celle-ci s'exerce aussi sur les hommes. L'injonction normative à être un "vrai homme", qui s'exerce sur les garçons dès la petite enfance dans les cours de récré, s'accompagne toujours de son corollaire négatif, ne pas être une "tapette" ou une "gonzesse". Ici, la domination sociale se transforme en domination sexuelle : Avery, dominé du fait de son statut d'interne, est renvoyé à une image sexiste de la femme mineure à protéger5. D'ailleurs, cette féminisation d'Avery est entérinée par les autres personnages à la fin de l'extrait. Alors que Shepherd et Sloan se sont isolés pour discuter, Avery s'interroge sur le contenu de leur discussion. Ben lui répond : "Which one of them gets to take you to prom" ("Lequel t’emmènera au bal de promo [le bal de la fin du lycée, haute institution de la société américaine]").

Un deuxième aspect intéressant de l'épisode est la fonction sociale jouée par la maison de Shepherd. Depuis plusieurs épisodes (saisons ?), Shepherd a décidé de se faire construire une maison sur les hauteurs de Seattle. Dans cet épisode, il décide de monter sa terrasse sans l'aide du maître de chantier. Ce lieu est une représentation symbolique du masculin à la fois par le type d'activité exercée — le bricolage — et par la manière de l'exercer — la volonté de faire seul, sans l'aide d'un professionnel, afin de prouver sa force physique et donc sa virilité. Il a la particularité de jouer le rôle d'un espace masculin relativement clos par rapport à l'univers mixte, qui permet aux hommes de se ressourcer et de pouvoir paradoxalement parler de manière féminine (i.e. exprimer leurs émotions). Shepherd commence par emmener Hunt dans ce lieu, lorsque celui-ci se sent soumis à ses nouvelles fonctions de chef et, à la fin de l'épisode, tous les personnages masculins s'y retrouvent. Je ne sais pas si c'était conscient chez les scénaristes mais ce dispositif fait écho à certains mouvements d'hommes qui sont apparus à la suite de la crise de la virilité du XX° siècle. On peut ainsi voir dans ce lieu masculin un équivalent du mouvement des hommes mythopoétiques6 qui propose "un compromis en apparence équilibré : affirmer les composantes les plus rayonnantes, les plus viriles de sa masculinité, sans avoir peur de sa part féminine, sans se placer dans une logique de lutte avec les autres hommes ou les femmes, penser la virilité comme un bienfait pour la communauté, une promesse de protection, de création de richesses et d'ordres de vie"7. En effet, la maison de Shepherd est le lieu qui va permettre à chacun d'exprimer ses angoisses personnelles et ses difficultés professionnelles. C'est aussi le lieu où Shepherd et Sloan vont pouvoir régler pacifiquement leur différend développé pendant l'épisode (cf. supra).

Enfin, le troisième aspect que je voulais éclairer concerne le personnage de Hunt. Durant cet épisode, il est prit dans une tension entre les nouvelles exigences liées à sa promotion (tout l'aspect administratif d'un poste de direction) et son envie de pratiquer. A mon sens, on peut analyser cette tension comme une crise de la virilité, à laquelle Hunt répond par une radicalisation de sa virilité (qui ne se modère que lorsqu'il se retrouve sur le chantier de Shepherd). Pour mieux comprendre pourquoi c'est lui qui est affecté par cette crise, il n'est pas inutile d'en dresser un rapide portrait. Il incarne probablement l'un des personnages (avec Karev, qui lui renvoie davantage à la figure du badboy) qui correspond le plus aux stéréotypes de la virilité : c'est un ancien militaire (il était médecin militaire en Irak) ; il est, au moins dans un premier temps, bien moins expansif que les autres personnages sur ses émotions ; il a souffert de syndromes post-traumatiques liés à la guerre qui l'on conduit à refouler ses émotions pendant une longue période. Son nouveau poste le confronte paradoxalement (car il est en même temps synonyme d'un surplus de pouvoir social et symbolique) à une injonction à se féminiser. Pour comprendre ce dernier point il faut faire un détour par un célèbre sociologue Allemand du milieu du XX° siècle, Norbert Elias. L'une des plus grandes thèses d'Elias tient dans l'analyse du processus de civilisation : pour lui, la société s'est développée par l'élaboration de systèmes de plus en plus complexes d'auto-contrôle et de maîtrise de soi. Dans ce cadre et en suivant Weber, il insiste sur le fait que la construction de l'Etat, et notamment la monopolisation de la violence physique légitime, conduit à délégitimer et à pénaliser le recours à la violence physique comme mode individuel de résolution des conflits. Christinne Guionnet et Erik Neveu voient dans ce processus de civilisation une des formes les plus importantes du processus de féminisation de la société occidentale : "un ensemble de ressources (force, agressivité), de comportements qui étaient profondément liés aux représentations successives de la masculinité, se trouvent graduellement dévalorisés ou contraints à des expressions euphémisées ou refoulées vers les arrière-scènes de la vie sociale"8. Hunt est effectivement confronté à une bureaucratisation de ses activités, qui semble le mettre dans une position inconfortable. Mais davantage que les causes, ce sont ses réactions qui font ressortir cette crise. D'abord, il décide d'abandonner son bureau matériel pour un bureau virtuel grâce à une tablette numérique. On retrouve dans ce recours à la technologie un nouveau stéréotype de genre. Mais c'est surtout dans le rappel à l'ordre féminisé que cette crise apparaît le plus clairement. Dans l'extrait évoqué ci-dessus avec "l'amoureux de Kepner", c'est finalement Hunt qui va frapper le patient agressif pour le mettre KO. A la suite de cet incident, le conseil d'administration de l'hôpital lui demande d'aller présenter ses excuses au patient afin d'éviter que l’hôpital soit poursuivi pénalement. Au lieu de ça, Hunt va voir le patient, qui est seul (attaché à son lit) dans une des chambres de l'hôpital, et lui explique qu'il n'a pas l'intention de s'excuser, puis il lui serre le menton en lui disant que s'il porte plainte il racontera exactement ce qu'il s'est passé et qu'il était dans son bon droit lorsqu'il l'a frappé. Alors que l'altercation aurait du en rester là, la féminisation (relative) du contrôle social qui s'exerce sur Hunt (user du recours à la force physique sans autorisation étatique est illégal), le conduit à réaffirmer sa virilité.

Pour finir cette (trop ?) longue analyse de cet épisode, il me faut évoquer sa morale, délivrée à la fin de l'épisode. Il se termine, traditionnellement, par une voix-off. Celle-ci semble se questionner sur cette crise de la virilité :


Be a man. People say it all the time. But what does that even mean? Is it about strength? Is it about sacrifice? Is it about winning? Maybe it's simpler than that. You have to know when not to man up. Sometimes it takes a real man to set his ego aside, admit defeat, and simply... start all over again.

[Soit un homme. C'est ce que les gens disent tout le temps. Mais qu'est ce que cela veut vraiment dire ? Est-ce à propos de la force ? Du sacrifice ? Est-ce à propos de gagner ? Peut-être que c'est plus simple que ça. Tu dois savoir quand il ne faut pas exprimer sa virilité. Parfois, il faut être un vrai mec pour mettre son ego de côté, admettre la défaite, et simplement... tout recommencer.]

Plus que le questionnement sur la nature de la masculinité, c'est la leçon de morale qui m'intéresse ici. L'analyse biologique des comportements est assez fréquente dans les séries hospitalière (cf. dans House M.D., la plupart des comportements sont expliqués soit par une nature humaine fondamentalement mauvaise soit par des pathologies du cerveau). Ici, elle est associée à une sorte de philosophie du dépassement de soi (le "all over again" correspondant au "Cent fois sur son métier remettre son ouvrage"), qui est relativement courante dans Grey's Anatomy (comme en témoigne cette discussion de bloggeur sur un épisode plus ancien). Il me semble (il s'agit plus d'une intuition que d'une thèse véritablement étayée) qu'on a à faire à une forme de syncrétisme moral, assez classique de la pensée conservatrice, dans la droite lignée de l'esprit capitaliste décrit par Weber. On a d'un côté un cadre très déterministe (ici, le déterminisme biologique jouant le rôle de la prédestination chez Weber), et de l'autre, une forte croyance dans l'action individuelle (le dépassement de soi jouant le rôle de l'accumulation du capital), qui sont tous deux mutuellement incompatibles, à part dans cette vision alambiquée de l'effort individuel comme confirmation du déterminisme ("a real man"). Au final, la Nature reconnaîtra les siens ;)

Qu'en conclure ?

Tout d'abord, qu'il ne suffit pas d'être des femmes, par ailleurs relativement au courant des combats féministes et plutôt libres dans l'écriture, pour écrire un scénario dénué de préjugés sexistes.

Ensuite, que peut-on en conclure sur les effets de ce type de bien culturel. Jusqu'ici, mon billet s'inscrit dans la tradition de critique des industries culturelles et de la consommation de masse héritée de l'école de Francfort. Cette vision a été largement critiquée par les cultural studies, principalement car elle donnait une vision passive du récepteur (i.e. le consommateur de produits culturels). Ces critiques ont permis l'essor d'un nouveau champ de recherches qui vise à dépasser l'analyse sémiologique des produits culturels pour voir comment les acteurs reçoivent le ou les messages contenus dans ces produits. Dans une étude restée célèbre9, où il interroge la réception d'un programme télévisé en comparant les réactions de différents focus groups, David Morley tente de tester empiriquement le modèle "codage/décodage"10 de Stuart Hall et montre la pertinence global de ce modèle. N'ayant, pour des raisons évidentes, pu réaliser de focus groups avec des téléspectateurs de Grey's Anatomy, j'ai mené une rapide enquête en adoptant la méthode que Ien Ang avait utilisé dans son étude11 sur la série Dallas. Après un survol rapide de plusieurs forums, je n'ai pas vu de message mettant en avant les questions de genre, tout au plus une petite discussion sur l’agressivité de Hunt. Sans en tirer une conclusion trop générale, on peut quand même s'apercevoir que la présence de forts stéréotypes de genre dans l'épisode ne semble pas faire débat. A mon sens, en s'inscrivant dans une forme de féminisme mainstream, les scénaristes ne font pas très attention aux stéréotypes sexistes que pourraient véhiculer la série. Ce qui conduit probablement une partie des téléspectateurs à ne pas prendre de recul critique sur les messages véhiculés par cette série. On peut alors faire le lien avec une doxa en plein développement, qui estime que la lutte féministe ou anti-sexiste n'aurait plus lieu d'être aujourd'hui, car les femmes et les hommes sont égaux. Heureusement, quelques féministes nous rappellent, dans un livre qui vient de paraître (et que je vais essayer de me procurer pour vous en faire un compte-rendu prochainement), les acquis de la lutte féministe et les combats à poursuivre.

Pour aller plus loin :

[J'essayerais pour chaque billet de donner des orientations bibliographiques pour approfondir certaines questions qui y ont été développées.]

 Il existe des Repères traitant différents sujets évoqués : sur les cultural studies, sur les questions de genre, sur Max Weber, sur Nobert Elias.

 Sur la question des rapports entre biologie-médecine et sciences sociales à propos de la problématique du genre : Françoise Héritier, Hommes, femmes : la construction de la différence, Le Pommier 2005. Il s'agit des actes d'un colloque où Hériter a rassemblé des paires de chercheurs (sciences naturelles-sciences sociales) abordant le même sujet. AMHA, il constitue un très bon point de départ pour aborder la question du genre en classe de SVT (notamment par ce qu'il n'y a pas de sociologie, mais surtout de l'anthropologie).

 Sur les théories de la réception : Les essentiels d'Hermès, La réception, CNRS, 2009. Un recueil d'articles et de traductions d'articles parues dans la revue Hermès, la revue de l'Institut des sciences de la communication du CNRS.

 Sur le processus de civilisation : Jean-Paul Kaufmann, Corps de femmes, regards d'hommes. Sociologie des seins nus, Nathan, 1998. Dans cette étude ethnographique de "sociologie compréhensive", Kaufmann analyse le développement de la pratique des seins nus sur la plage à partir du modèle de processus de civilisation d'Elias.

 Notes

1 On peut noter qu'il existe un processus de légitimation culturelle des séries télé en France comme en témoignent le développement d'études universitaires sur le sujet ou les numéros spéciaux de magazines culturels. Ce processus s'accompagne d'une hiérarchisation interne entre séries "nobles" (The Wire, Mad Men, Breaking Bad,... ) et séries "populaires" (Gossip girl, The Mentalist, Glee,... ).

2 AMHA, au vu des extraits que j'ai pu lire, certains manuels vont un peu trop loin non parce qu'ils présentent une "idéologie" mais parce qu'ils utilisent des concepts qui n'ont pas nécessairement leur place en SVT et qui, par ailleurs, ne sont sans doute pas maîtrisés par l'ensemble des professeurs de SVT.

3 Christine Guionnet et Erik Neveu, Féminins/Masculins. Sociologie du genre, Armand Colin, 2009.

4 On pourra se rapporter notamment à ce que décrit Bernard Lahire sur les différences genrées d'usage de l'écrit, notamment "Héritages sexués : incorporation des habitudes et des croyances", in Thierry Blöss, La dialectique des rapports hommes-femmes, PUF, 2001. Le début du chapitre est accessible gratuitement sur Amazon.

5 On peut rappeler que c'est seulement en 1965 que le régime matrimonial de 1804 a été réformé. Celui-ci faisait de la femme mariée une mineure placée sous la protection et l'autorité de son mari.

6 Michael Schwalbe, The Men's Movement, Gender, Politics, and American Culture. Unlocking the Iron Cage, Oxford University Press, 1996. Je suis la présentation de l'enquête faite par C. Guionnet et E. Neveu, idem.

7 Christine Guionnet et Erik Neveu, ibid.

8 Christine Guionnet et Erik Neveu, ibid.

9 David Morley, The "Nationwide" Audience: Structure and Decoding, BFI, 1980.

10 Modèle qui vise à complexifier la vision mécanique émission-réception du message, en tenant compte des décalages entre la grammaire médiatique et les codes culturels du message et les références culturelles des récepteurs. Stuart Hall, "Codage-décodage", Réseaux, n° 68, 1994 [1977].

11 Ien Ang, Watching "Dallas", Methuen, 1985. Elle a utilisé comme source principale le courrier des fans. A l'heure du web 2.0, j'ai fait un tour des forums de fans.

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