Les Accords de Minsk jouet de la lutte de clans à Kiev

Petro Porochenko vient de promulguer la loi sur la « réintégration » du Donbass, qui instaure un état de guerre de fait avec la Russie. Affaibli et contesté, le président ukrainien cherche à redorer son blason en jouant sur la rhétorique nationaliste. Il abandonne de fait les Accords de Minsk, au risque d’une aggravation de la situation sécuritaire dans l’Est de l’Europe.

Les Accords de Minsk, qui doivent être la base pour trouver un règlement dans le conflit dans le Donbass, sont depuis leur signature il y a trois ans l’objet d’un jeu de poker menteur entre les grandes puissances du « Quartet Normandie », l’Ukraine, la Russie et les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. La Russie est censée faire pression sur les séparatistes alors que le Kremlin a une influence relativement limitée sur les chefs locaux du Donbass, eux-mêmes engagés dans des luttes de clans dont les ramifications en Russie sont infiniment plus complexes qu’une relation verticale simpliste entre le bureau de Vladimir Poutine et les « gouvernements » du Donbass. Les premières élections aux « Soviets suprêmes » de Donetsk et de Lougansk en novembre 2014 se sont tenues alors que le président russe avait appelé publiquement quelques jours plus tôt les autorités séparatistes à différer l’élection. Les séparatistes et leurs dissensions internes, dont le véritable coup d’Etat mené à Lougansk en novembre 2017 est le dernier épisode, jettent en fait, en concentré, une lumière crue sur les dissensions internes à l’appareil d’Etat russe et aux marges de ce dernier. Et la course à la succession d’ores et déjà ouverte de Vladimir Poutine ne va sans doute pas arranger les choses.  

Les Etats du Quartet montrent quant à eux une volonté tout à fait limitée de faire entendre raison au gouvernement de Kiev, lui-même miné par les luttes de clans et par la corruption et se trouvant sous la pression constante de différentes milices néofascistes. Les opérations militaires dans le Donbass ne servent pas seulement à asseoir le régime du président ukrainien Petro Porochenko sur une rhétorique nationaliste et sur un discours belliciste. C’est également une juteuse opération financière pour les fournisseurs de l’armée ukrainienne, et peu importe la qualité de ce matériel. Le ministère de la Défense ukrainien a triomphalement annoncé par exemple en janvier dernier l’achat de 100 nouvelles ambulances militaires. Ambulances qui sont en fait hors service et qui ont été achetées à un proche ami du président Porochenko, l’homme d’affaires Oleg Gladkovskyi, magnat de l’industrie de l’armement qui fut premier vice-président du conseil de Sécurité nationale et de défense d’Ukraine. La corruption est tellement répandue que l’Union Européenne et le FMI ont suspendu le versement de leur « aide » financière de 5 milliards d’euros, qui par ailleurs avait été accordée en échange d’un plan d’austérité ayant fortement diminué les retraites et augmenté le prix du gaz.

La répression constamment exercée, de concert entre le pouvoir d’Etat ukrainien et diverses milices d’extrême-droite, contre toute force de gauche, au premier rang desquels figure le Parti communiste d’Ukraine, tout simplement interdit, laisse la voix de l’opposition à l’extrême-droite.

Pour redorer un blason bien terni, Porochenko vient de promulguer la loi dite de « réintégration » du Donbass, dont le contenu enterre de facto les Accords de Minsk, auxquels la loi ne fait même pas référence. Cette loi sacrifie les Accords de Minsk sur l’autel des luttes de clans qui déchirent le régime de Kiev, en essayant de redonner à Porochenko le primat de la lutte contre « l’ennemi » désormais nommément désigné, à savoir la Russie, tout en mécontentant l’extrême-droite qui trouve cette loi trop modérée.

Que contient cette loi ? Ses contradictions cherchent à contenter plusieurs clans. De sa dénomination officielle « Sur les particularités de la politique d’Etat pour appliquer la souveraineté d’Etat de l’Ukraine dans les territoires provisoirement occupés dans les régions de Donetsk et de Lougansk », on peut retenir l’expression « territoires provisoirement occupés » qui rappellent la dénomination officielle des territoires occupés par les Nazis pendant la guerre employée par l’administration soviétique. Et là réside la vraie nouveauté : il ne s’agit plus de territoires « sécessionnistes » aux mains de « terroristes » mais de territoires « occupés » par une puissance étrangère, à savoir la Russie. Porochenko, en ratifiant la loi le 20 février dernier, déclare : « Dans cette loi, nous qualifions la Russie d’Etat-agresseur ». L’objectif est de « repousser l’agresseur russe ». C’est pourquoi il est mis fin à l’ « opération anti-terroriste », terme générique qui regroupe depuis avril 2014 l’ensemble des opérations menées par les divers groupes militaires et para-militaires dans l’Est sous l’autorité du SBU, le KGB ukrainien. Désormais, l’Est est déclaré en « état de guerre », de fait contre la Russie, et les opérations passent sous l’autorité de l’armée dans le cadre d’un « État-major opérationnel unifié » qui commandera l’ensemble des actions militaires menées. Porochenko déclare que « cette loi nous donne le droit à l’auto-defense selon l’article 51 du statut de l’ONU ». La loi martiale est instaurée dans les régions de Lougansk et de Donetsk. Les pouvoirs de l’armée sont donc considérablement renforcés, au détriment du SBU. Les spéculations vont bon train sur le nom du futur chef de ce nouvel état-major. Le nom de Mihail Zabrodskij est cité. Commandant de « l’opération anti-terroriste » depuis le mois de novembre 2017, Zabrodskij passe pour être un proche de Porochenko. Il jouit dans l’Ukraine nationaliste du statut de héros de guerre. Ancien commandant de la 95e brigade aéroportée, il s’est « illustré » dans les très violents combats de l’été et de l’automne 2014 contre les séparatistes. Un film de propagande a été réalisé sur un « raid » de plus de 400 km réalisé de Lougansk à Marioupol aller-retour, semant la terreur dans la région. Zabrodskij a joui ensuite d’une année de formation d’officier aux Etats-Unis.

En outre, cette loi augmente également considérablement les pouvoirs du président en matière militaire en l’autorisant à recourir et à commander un déploiement de l’armée sans autorisation du Parlement, contrairement à la constitution ukrainienne. Cette loi crée d’ailleurs un précédent : il est possible de modifier la constitution par une simple loi.

L’armée est donc déployée contre un ennemi désigné, la Russie. Mais les relations commerciales ne sont pas coupées avec les républiques séparatistes et avec la Russie, pas davantage que les relations diplomatiques ne sont interrompues avec Moscou. La Russie garde son ambassade à Kiev.

Le débat à la Rada suprême (le Parlement ukrainien) au mois de janvier s’est d’ailleurs focalisé sur ces « limites ». L’opposition a été portée sur une ligne encore plus nationaliste que le projet de loi : certains groupes d’extrême-droite s’étranglent car pas un seul mot n’est dit de la Crimée. Le parti Samopomich (« Autodéfense »), curieusement souvent présenté en Occident comme « démocrate-chrétien », par la voie de la vice-présidente de la Rada Oksana Syroyid a protesté contre le maintien des relations commerciales avec les régions séparatistes et avec la Russie.

Il s’agit donc de redonner davantage de marges de manœuvre à Porochenko, président très contesté, à un an des prochaines élections présidentielles. Le président ukrainien profite également des évolutions de la doctrine de défense américaine ciblant la Chine et la Russie comme les « menaces principales ». Petits calculs pour des conséquences encore mal perçues mais qui peuvent être très graves. Sergueï Lavrov a très vivement réagi et menace l’Ukraine. Le Ministère russe des Affaires étrangères a publié samedi 24 février un communiqué appelant « l’Occident » (perçu comme un tout monolithique) à « empêcher à mise en œuvre d’un scénario désastreux pour la construction étatique ukrainienne lourd de conséquences sans précédent pour la stabilité et la sécurité européennes ». Porochenko choisit donc, essentiellement pour des raisons internes, de remettre en cause les accords de Minsk et d’aller plus loin dans l’escalade militaire avec la Russie.

L’irresponsabilité du pouvoir de Kiev est un danger pour l’Europe. Il est plus que temps et nécessaire que les Accords de Minsk soient pleinement appliqués par toutes les parties, Ukraine et Russie comprises. C’est le seul moyen d’éviter que la situation ne dégénère extrêmement gravement, au prix d’une aggravation non seulement de la situation des populations de l’Est de l’Ukraine mais encore de la situation sécuritaire dans l’est de l’Europe en général.

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