Chronique d'une nouvelle dérive sécuritaire annoncée

La montée du climat sécuritaire, les mouvements sociaux qui se dessinent sous l’effet de la crise mais encore le débat sur le « séparatisme », sont autant de signes annonciateurs d’une aggravation de la politique répressive. Une bascule sécuritaire d’autant plus annoncée que le gouvernement fourbit ses armes pour faire face à une rentrée sociale qui s’annonce volcanique. Par Vincent Brengarth, Avocat au barreau de Paris. 

Si Emmanuel Macron a récemment fustigé le « Kamasutra de l'ensauvagement », il ne cesse d’alimenter un discours de plus en plus sécuritaire qu’il sait électoralement fructueux. Le 24 aout 2020, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, annonçait avoir « demandé à ses services de travailler à un cadre réglementaire » en vue de l'utilisation de drones contre les casseurs. Le « premier flic de France » appelait également il y a peu à lutter contre « l’ensauvagement » de la société ou affirmait, le 29 juillet 2020, « Quand j’entends le mot « violences policières », personnellement je m’étouffe ». Ses nouvelles déclarations marquent un tournant sécuritaire, vieille recette électoraliste. En 2005, Nicolas Sarkozy, dont Gérald Darmanin singe la méthode, prônait déjà la « tolérance zéro ».

La montée du climat sécuritaire, les mouvements sociaux qui se dessinent sous l’effet de la crise mais encore le débat sur le « séparatisme », sont autant de signes annonciateurs d’une aggravation de la politique répressive. 

Les déclarations de Gérald Darmanin répondent aussi aux syndicats de police qui réclamaient des gages après avoir exprimé leur mécontentement. Ce dernier s’est particulièrement manifesté après que Christophe Castaner ait annoncé, en juin 2020 alors qu’il était encore Ministre, une « tolérance zéro » mais contre le racisme dans les forces de l'ordre, en plus d’annoncer l’abandon de la clé d’étranglement.

En plusieurs décennies, le discours a peu évolué même si la loi, elle, connait un durcissement. Il y a plus d’un an, entrait notamment en vigueur la loi « anticasseurs » (créant un délit de dissimulation volontaire du visage puni d'un an d'emprisonnement et 15 000 euros d’amende, autorisant les fouilles de sacs et de véhicules dans les manifestations et à ses abords sur réquisition du procureur…). La police de sécurité du quotidien, pour renforcer la présence dans certaines zones, traduisait également déjà une volonté de lutter contre l’insécurité.

Ce gouvernement est aussi celui de la pérennisation, en 2017, de l’état d’urgence prévu par la loi de 1955 qui permet notamment des périmètres de protection, la fermeture administrative des lieux de culte pour apologie ou provocation au terrorisme, des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance… autant de mesures renforçant le pouvoir des autorités administratives et portant atteinte aux droits des citoyens.

La montée du discours sécuritaire croit pouvoir effacer les profonds remaniements qui sont attendus, notamment face aux techniques d’immobilisation et de maintien de l’ordre. A ce discours sécuritaire galopant, s’ajoute encore le combat contre le séparatisme délégué par Emmanuel Macron à Gérard Darmanin. Le 8 octobre 2019, il y a près d’un an, Emmanuel Macron préconisait « Une société de vigilance, voilà ce qu’il nous revient de bâtir ; la vigilance et non le soupçon qui corrode ; la vigilance, l’écoute attentive de l’autre, l’éveil raisonnable des consciences », en appelant à « savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements,les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République ».

Face à « l’insécurité » et au « séparatisme », la population est conditionnée par un relai médiatique souvent obligeant pour le pouvoir, favorisant la diffusion de faits divers ayant l’avantage d’économiser le temps de l’analyse et de l’enquête. Un certain nombre de médias se positionnent même aux endroits où les dégradations sont attendues, non sans recherche de sensationnalisme. La quête d’audience rejoint l’appétence sécuritaire de nos gouvernants.

Tant le combat contre le séparatisme que la volonté de lutter contre une délinquance qui ressurgit à point nommé dans le débat public font craindre une nouvelle bascule sécuritaire. Cette bascule est d’autant plus annoncée que le gouvernement fourbit ses armes pour faire face à une rentrée sociale qui s’annonce volcanique.

Toutes les précarités qui préexistaient avant la crise sanitaire n’ont été qu’exacerbées par les mesures de confinement. Or, d’une part, le Parlement a concédé au gouvernement la possibilité de prendre par ordonnances des mesures provisoires notamment afin d’aider et de soutenir la trésorerie des entreprises et des associations afin de limiter les faillites et les licenciements et dont les effets, déjà à l’œuvre, vont se révéler dans les mois à venir. D’autre part, certaines entreprises ne manquent déjà pas d’instrumentaliser la crise sanitaire pour repenser leur structuration. Un tel état de fait ne pourra qu’encourager la contestation sociale. Or, le mouvement des « gilets jaunes » - avec ses 9 000 munitions LBD et 5 400 grenades utilisées en 2018 – a montré quelle pouvait être la réaction des autorités publiques.

Ces mesures nous précipitent peu à peu dans un autre séparatisme, celui social, que le gouvernement préférerait probablement voir taire. La matraque n’est pourtant pas une baguette magique.

Vincent BRENGARTH 

Avocat au barreau de Paris

Associé cabinet BOURDON & Associés

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