Macron assassine les utopies de la gauche contestataire

Les images d'expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes rappellent, selon la pensée de Max WEBER, que l’Etat détient le monopole de la violence légitime. Cette réalité se trouve exacerbée par le fait qu’il dispose aussi des outils lui permettant d'auto-définir cette « légitimité», ce qui doit aviver notre vigilance collective.

Le foyer de résistance que la ZAD symbolise ploie progressivement sous le joug de la main étatique, décidée à définitivement bâillonner la tentative d’autonomisation. Contredit dans l’opportunité du projet d’aéroport du Grand-Ouest, l’Etat tourne la page, sans pour autant renoncer à une ultime victoire : celle d’un pouvoir soucieux de ne pas laisser prospérer une des dernières expressions organisées de la pensée alternative.

La singularité de ce recours à la force est qu’il cherche moins à combattre un réel trouble à la sécurité publique, qu’à restaurer un semblant d'ordre institutionnel et politique dans un territoire «perdu». A croire que la démocratie moderne ne supporte plus les formes de contestation qui s’épanouissent en dehors de son sein, comme si, bien que marginales et utopiques, elles représentaient des menaces d'un ordre nettement supérieur. La citation de Sénèque «la violence ne rend point un empire durable; la modération l’affermit et le conserve» ne semble plus source d’inspiration pour nos gouvernants, tant la violence s’est érigée en solution face à ce que l’Etat considère comme une menace à sa stabilité.

Il est vrai que la ZAD, pour ne mentionner qu’elle, est une erreur dans la matrice étatique. Selon l’article 3 de la Constitution, « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice». En d’autres termes, les revendications ne devraient théoriquement pas émerger en dehors du schéma institutionnel établi, fondé sur le recours à une représentativité qui est censée gérer tous les courants d’opinion. La souveraineté serait indivisible et les zadistes ne pourraient, par conséquent, en aucun cas s'en attribuer une part.

De par sa conception, le système institutionnel n’est ainsi pas conciliable avec une quelconque pensée alternative mettant en évidence, dans la plupart des cas, ses limites et insuffisances, ce au grand désarroi de nos dirigeants. La pensée alternative se définit par sa contradiction à un système qui ne la prend pas en considération, ce qui n’empêche pas la structure étatique de tenter d'y mettre un terme, souvent à l'issue d'un dialogue unilatéral, donc faussé et improductif.

Le système pérennise sa stabilité en oppressant et annihilant ce qu'il considère comme pensée déviante. Un tel procédé est éminemment risqué, non pas uniquement par ses conséquences immédiates, mais aussi à long terme puisqu’il ambitionne une homogénéisation, voire une "aseptisation", de la pensée politique qui doit impérativement passer par des canaux établis sous peine de mise au ban.

L’extinction des utopies de la gauche contestataire pourrait à la limite se concevoir si les institutions ne se trouvaient pas face à une crise d’une telle ampleur, et si l'Etat avait conservé une capacité minimale de séduction qui lui permettrait de rassembler son peuple autour de valeurs communes et partagées. Or, de ce point de vue, la Vème République est à bout de souffle. L’absence de rassemblement face au Front national suite au second tour des élections présidentielles en est l'une des préfigurations. La Gauche attend toujours sa reconstruction ; la pratique présidentielle, aidée par le fait majoritaire, atomise le sens même de la représentativité.

Abandonner l’idéal de l'opinion alternative, qui dépasse largement le quelconque intérêt personnel de ceux qui le rejoignent pour diffuser et soutenir une idée, revient moins à rejoindre une structure rigide de société qu'une démocratie marquée par l'absence de réelle remise à niveau du fonctionnement souvent obsolète de ses institutions. La défaite de l’utopie serait d’autant moins acceptable qu’elle se ferait au service d’un Etat qui, précisément, n’a d’autre idéal que celui du « réalisme économique » qu’illustrent les pratiques en matière de droit d’asile, la réforme des universités, la réforme de la justice, la réforme de la SNCF...

L’évacuation de la ZAD ne doit pas être le théâtre de la mise à mort de nos utopies mais la démonstration de la vulnérabilité d’un système qui, en cherchant à s’imposer par la force, révèle ses faiblesses et son impuissance à gérer les problèmes de fond.

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