La désaffection : métanoia d'un castor macronisé - 1/5

J'ai écrit ce texte il y a un peu plus d'un an, début 2020, pour des amis et des membres de ma famille. Ils étaient intrigués par l'évolution rapide et tranchée de mon opinion politique sur la présidence d'Emmanuel Macron. Certains me la reprochaient. C'est à cette occasion que j'ai voulu mettre par écrit ces raisons. Voici la première partie de ce texte que je publie ici en 5 articles de blog.

UN CASTOR DANS LA CONQUETE DU POUVOIR PAR MACRON

Je suis un castor qui s’est laissé séduire, qui s’est pris à espérer.

Les castors : c’est le surnom – dédaigneux – dont les opposants de gauche lors de la campagne présidentielle avaient affublé ceux qui appelaient à voter Macron pour « faire barrage » à l’extrême-droite et à Marine Le Pen. Ces charmants rongeurs sont réputés pour leur aptitude à la construction de digues sur les cours d’eau …

Non seulement j’ai voté Macron en 2017, dès le premier tour, appelé à voter pour lui dès la mi-février 2017, mais j’ai même collé des affiches pour lui, jusqu’à commencer un engagement (vite rompu) dans le mouvement « En Marche ! » Pourquoi ?

Et pourquoi suis-je devenu un macroniste déçu, puis un opposant résolu, un opposant farouche, en colère ?

La campagne présidentielle 2017

Il faut d’abord revenir sur les circonstances de l’élection d’Emmanuel Macron, sur cette étrange année 2016 – 2017.

Je n’ai pas été, loin de là, un macroniste de la première heure. Electeur socialiste de longue date, je n’ai jamais participé au Hollande-bashing, je n’ai pas trouvé que Hollande avait autant démérité que la doxa médiatique veut nous le faire accroire, j’ai sur son quinquennat un avis mesuré, sans enthousiasme, mais sans déceptions excessives[1]. Seule la question de la déchéance de la nationalité, agitée par l’exécutif pour des motifs électoraux, a été pour moi objet d’un scandale très fort. Mais je voyais bien début septembre, que Hollande partait battu pour la présidentielle de 2017, et j’étais extrêmement préoccupé par le résultat de cette élection : Sarkozy voulait sa revanche contre Hollande, mais le rejet par le corps électoral de l’hypothèse d’un duel rejouant celui de 2012 entre Sarkozy et Hollande me faisait craindre que Marine Le Pen ne tire les marrons du feu. Sarkozy, Le Pen : deux dangers à écarter selon moi. La présidentielle de 2017 semblait devoir se jouer à droite, la droite organisait une primaire, le moins dangereux des candidats me semblait être Alain Juppé. Je choisis de participer à la primaire de la droite pour barrer la route à Sarkozy, pour favoriser l’émergence de Juppé, avec la perspective que celui-ci puisse devenir, par défaut pour moi, le moins pire des choix possibles. Un Président de la république par défaut. Je l’écris et le publie le 13 octobre 2016 dans un texte qu’on trouve encore sur Facebook : je prévois de voter Juppé au premier tour de la présidentielle 2017.

Bien sûr, mon texte d’octobre 2016 s’est trouvé erroné sur plusieurs points d’analyse : je n’avais pas du tout anticipé le risque Fillon, et je me suis complètement trompé sur les capacités de Macron. J’écrivais alors :

« Macron n’est pas de gauche, et personne ne sait ce qu’il propose. Sa pêche au centre gauche est incertaine et floue. Ce n’est qu’une bulle médiatique, une « mode » qui éclatera un jour ou l’autre. De plus il ne s’appuie sur aucune force politique réelle, ce qui lui barre la porte d’un second tour. »

J’avais comparé quelques temps auparavant Macron à un écran blanc sur lequel chacun pouvait projeter ses propres fantasmes et espérances. Je pense que c’était très juste et bien vu. Cependant, je me suis trompé complètement sur sa capacité à accéder au second tour. A ma décharge, j’écrivais ce texte à l’aube d’une campagne présidentielle aussi folle qu’inédite et imprévisible.

La primaire de la droite s’est terminée comme on sait par la victoire de Fillon. Hollande a éclaté en plein vol début décembre, renonçant à se présenter. La primaire de la gauche s’annonçait encore plus mal que je ne l’avais pensé. La victoire de Hamon, pour lequel j’avais voté à la primaire de gauche et dont plusieurs idées m’intéressaient, était beaucoup trop faible, trop mal assurée. On l’a vu très vite avec ses débuts hésitants, arrachant durement l’union avec EELV et Jadot, mais sans jamais faire le poids vis-à-vis de Mélenchon. Trahie bientôt par Valls, la gauche de gouvernement partait tellement mal que la catastrophe était assurée dès la mi-février 2017. Le « Pénélopegate » qui en d’autres temps lui aurait profité ne faisait que nourrir le dégagisme ambiant. Marine Le Pen pouvait être pleine d’assurance : elle serait au second tour. Qui pour la battre ? Dans ce désastre, un cavalier tenait la route : Macron et son curieux mouvement En Marche. Fillon, plombé dans ses affaires, ne pouvait arriver au second tour. Il restait face à Le Pen : Mélenchon … ou Macron. Je ne voulais pas de Mélenchon et de sa France Insoumise. Restait Macron.

C’est fin février je crois que je me suis résolu à voter Macron dès le premier tour, pour être sûr qu’il soit au second. L’objectif, dès ce moment-là était de faire barrage à Le Pen et au FN. J’ai commencé à faire campagne pour lui … sur mon petit réseau Facebook, quitte à me fâcher avec un ou deux amis « insoumis ».

Le premier tour est arrivé, le 23 avril, et Macron, on le sait a gagné le droit d’être au second tour. La campagne du second tour ne dure que quinze jours. Elle a très mal démarré pour Macron, très bien pour Le Pen. En trois jours, Le Pen a le vent en poupe, le mercredi 26, elle joue un coup superbe en allant sur le terrain de l’usine Whirlpool de Amiens en grève, alors que Macron est dans la même ville, mais avec les syndicats dans un bureau, loin des caméras. Macron réagit en torero impétueux, il descend dans l’arène pour un « mano a mano », il fait mieux que Le Pen et fonce dans la mêlée ouvrière rencontrer, sans filtre, directement, les grévistes. La scène, l’empoignade, le corps à corps, est diffusé en direct sur le Facebook d’En Marche. Je suis chez moi, et j’assiste, incrédule, jubilatoire à cette explication musclée, dans laquelle les capacités et le charisme de Macron se révèlent totalement. A ce moment précis, je me suis dit que c’était insuffisant de poster sur Facebook, qu’il fallait vraiment tout mettre en œuvre pour battre Le Pen au second tour. Le jour même j’ai contacté le comité En Marche local (celui de Lardy en Essonne) avec son animateur Rémi, et je me suis retrouvé à tracter avec lui à la gare d’Etréchy dès le jeudi matin.

Tout est allé très vite ensuite. Les courbes de le Pen et de Macron qui pouvaient tendanciellement se croiser se sont remises à diverger en début de deuxième semaine et le mémorable débat du 3 mai entre les deux prétendants à l’Elysée a eu l’effet totalement inattendu que l’on sait, signant la débâcle de Marine Le Pen.

Les législatives de 2017 et la structuration du parti LREM

Je n’ai jamais été de ceux qui minimisaient ou contestaient la légitimité de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République. Macron a bel et bien été élu dans les mêmes règles et selon les mêmes critères que les autres présidents de la 5e République depuis 1965. Constitutionnellement, légalement, politiquement, il est le Président légitime de la république.

Tout Président de la république élu l’est par la résultante de deux mouvements qui l’obligent également, et la conséquence de cette élection l’oblige également, mais à un degré supérieur.

Ces deux mouvements sont contradictoires : un mouvement d’adhésion à un programme, à une vision politique de la société et de l’avenir de la France. Ce mouvement met en évidence ce qu’on appelle souvent le « socle électoral » du président. Ce mouvement est la force motrice du premier tour de l’élection présidentielle. Le deuxième mouvement combine la rationalité d’un choix « par défaut » entre les deux candidats s’opposant pour le second tour et la répulsion éprouvée envers l’opposant : choix par défaut et refus sont la force motrice du second tour.

In fine, l’installation, l’« intronisation » symboliquement très forte du président élu à l’Elysée, avec le passage en revue des troupes, la cérémonie de la flamme à l’Arc de Triomphe, la passation des pouvoirs, la décoration de Grand-Croix de la Légion d’Honneur, … tout de cette journée marque et dit que le président choisi devient le Président de la république, le « Président de tous les français », selon une formule quasi-rituelle si souvent reprise. Mais cette insistance rituelle n’est pas que d’habitude ou que de commodité polie : elle dit une réalité symbolique essentielle : le Président incarne la République et rassemble la Nation : il est investi d’un rôle et d’une charge qui dépasse en force les deux mouvements qui ont produit son élection. Il ne doit plus être l’homme d’un camp (en Ve République, c’est le Premier ministre qui est censé être chef de la majorité, pas le Président), il doit fédérer au-delà, très au-delà de ses électeurs du second tour, pour conduire la Nation, toute la Nation.

Comme pour Jacques Chirac en 2002, les circonstances politiques de l’élection de 2017 auraient dû rendre Emmanuel Macron encore plus sensible à cette troisième obligation – la plus forte - liée à son rôle. Comme Jacques Chirac en 2002, Emmanuel Macron n’a pas compris cet impératif. Au lieu de rassembler et d’apaiser, il n’a eu de cesse de cliver et de de fracturer, au prétexte que l’impératif de réforme du pays (mais dans quelle direction ?) était supérieur. Cette erreur initiale est la clé de l’échec de son quinquennat et de sa défaite probable en 2022.

Sont venues les Législatives dans la foulée de l’élection Présidentielle. Depuis la funeste instauration du quinquennat et l’encore plus funeste inversion du calendrier électoral par le tandem Chirac-Jospin, les législatives sont devenues un écho amplifié des résultats de la présidentielle. Le résultat de 2017 a dépassé toutes les prévisions des plus optimistes (ou pessimistes, selon l’optique).

J’étais reparti en campagne avec les copains du groupe En Marche de la 11e circonscription de l’Essonne. La première étape consistait dans le choix du ou de la candidate. Elle fut choisie sur des critères inconnus, sans aucune consultation des groupes de base, par les apparatchiks du mouvement (qui n’était pas encore un parti). De l’avis de beaucoup, ce ne fut pas un choix brillant : une jeune femme, groupie de la première heure de Macron, sans aucun engagement associatif antérieur, sympathique et besogneuse, mais sans idées, sans charisme, sans personnalité, sans relief. L’impression dominait dans le comité que c’était la simple récompense d’une fidélité, et sans doute un jeton interchangeable, une variable d’ajustement dans les grands équilibres (parité, CSP, etc.) que cherchait à respecter le mouvement En Marche. J’ai néanmoins fait loyalement et énergiquement campagne pour cette jeune femme. En Marche ! aurait-il suffisamment de députés à l’assemblée nationale ? Rien n’était sûr au lendemain de la victoire de Macron : les députés sortants pouvaient résister, la quasi-totalité des nouveaux candidats étaient de parfaits inconnus. On envisageait d’abord un groupe assez fort autour duquel pourrait s’agréger des députés d’autres tendances, selon les projets : l’obligation vertueuse en somme de chercher projet par projet, chantier par chantier, des majorités d’idées. Je me berçais encore de l’illusion que le macronisme pouvait produire un fonctionnement démocratique renouvelé de la démocratie parlementaire.

L’ampleur de la victoire qui assurait au groupe LREM (nouveau nom du mouvement) une majorité absolue à l’Assemblée Nationale a d’abord surpris les militants eux-mêmes. Cette victoire totale fut une malédiction et une catastrophe. Donnant les mains totalement libres à l’exécutif, elle signait la fin de l’espoir d’un fonctionnement renouvelé du Parlement, et l’échec de la promesse macronienne d’une revitalisation de la vie politique et du jeu démocratique.

Avec l’été 2017, venait aussi le temps de la structuration du nouveau parti LREM. Des projets de statuts furent envoyés pour discussion dans les comités locaux. Le groupe de Lardy, Rémi, moi-même et d’autres, comme Guillaume et le groupe de Dourdan, nous nous montrâmes très vite extrêmement critiques sur ce projet de statuts, très peu démocratiques. Un mouvement national dans les comités locaux fit de même, avec encore plus de virulence que nos propres critiques, dans certains cas. Nous envoyâmes notre contribution au national, le 12 juillet 2017 critiquant ce projet de statuts, proposant des améliorations, regrettant le délai extrêmement court de 4 jours pour faire remonter nos réactions, pointant déjà l’extrême « verticalité » du fonctionnement du mouvement. Rien n’y fit, les statuts furent votés, confinant les comités locaux dans un rôle de petites mains, extrêmement secondaires. Pendant la campagne, avait couru le bruit que dans les bureaux de ‘En Marche !’, à Paris, chez les « startupers » qui « pensaient » le mouvement, on parlait avec mépris des marcheurs-militants de terrain qu’on affublait volontiers du sobriquet de « crevards » (marche ou crève, n’est-ce pas ? pour distribuer les tracts, coller les affiches, faire les marchés, les porte-à-porte, mais certainement pas pour réfléchir...). Les statuts venaient consacrer cette façon de voir.

Parallèlement l’édiction du règlement intérieur du groupe LREM à l’Assemblée nationale commençait à donner à cette troupe de nouveaux députés une tournure militaire et enrégimentée, sans liberté ni autonomie, très éloigné de l’esprit initial de En Marche. Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte …

Je continuais pourtant à espérer que ce jeune et flamboyant président saurait apprendre au fur et à mesure de l’exercice de sa fonction, qu’il corrigerait le tir afin de rester fidèle aux valeurs fondamentales du libéralisme politique, telles qu’il tentait de les exprimer dans son livre-programme[2]. Et puis sa proximité avérée avec Paul Ricoeur pouvait laisser espérer cette intelligence humaniste.[3]

[1] Hormis la loi sur l’état d’urgence et ses multiples prolongations, et le projet d’inscrire de nouvelles modalités de déchéance de la nationalité dans la Constitution.

[2] Macron, Révolution.

[3] Dosse, Le philosophe et le président.

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