Emmanuel Macron, le Prince du Vide

Le prince règne mais ne gouverne plus grand-chose. Le prince règne sur le vide, ou plutôt sur trois vides. Il n’est pas seul responsable de ces évidements, mais il y a grande part. Emmanuel Macron a échoué dans ses promesses de mai 2017. (…) La machine macronienne est bloquée et la France avec elle. Une des raisons en est à chercher dans les vides qu’a creusés le président.

Le prince règne mais ne gouverne plus grand-chose. Le prince règne sur le vide, ou plutôt sur trois vides. Il n’est pas seul responsable de ces évidements, mais il y a grande part. Emmanuel Macron, président enfant-roi, a échoué dans ses promesses de mai 2017 : renouveler la vie politique, réformer la France en profondeur, gouverner « en même temps » avec les meilleures idées et les bonnes volontés de droite et de gauche, … L’affaire Benalla, les démissions de ministres de premier plan dans son gouvernement, le mouvement des gilets jaunes et le climat insurrectionnel qui s’est emparé de la France sont venus infliger cet échec cuisant à celui dont on s’émerveillait encore avant l’été de la « success story » politique, du « casse du siècle » sur les institutions françaises. La machine macronienne est bloquée et la France avec elle. Une des raisons en est à chercher dans les vides qu’a creusés le président.

Le vide idéologique

En prétendant s’appuyer sur le seul pragmatisme, le bon sens gestionnaire et la raison économique, Emmanuel Macron voulait tourner le dos aux vaines querelles idéologiques. Il serait injuste de lui attribuer à lui seul ce premier vide. Raphaël Glucksmann le décrit à sa manière dans son essai « les enfants du vide » : les « grands récits » porteurs d’espoir n’ont plus cours, eux qui naguère donnaient un sens à l’histoire et orientaient les combats et les luttes. Sur le registre de l’égalité, le marxisme et la dynamique de la lutte des classes conduisant au grand soir du socialisme égalitaire et heureux sont bien morts. Sur celui de la liberté, le récit émancipateur des libéraux et du progrès scientifique et technique n’a plus court, défait par la prise de conscience écologiste. Sur le registre enfin de la fraternité, il y a bien longtemps que le catholicisme n’inspire plus de récit complet d’une société meilleure. Mais je crois avec Glucksmann que l’obsolescence de ces grands récits nous laisse orphelins et que loin de se résigner à l’individualisme nihiliste de « l’Ere du Vide », déjà décrite par Gilles Lipovetski, il est urgent de réinventer des récits, partageables au sein de collectifs, qui deviennent les supports, les horizons et les matrices de nouvelles histoires communes, de nouveaux combats et chantiers communs. Le « et de droite, et de gauche » voulu par Macron aurait pu s’énoncer dans une élaboration théorique nouvelle.

Parce qu’il a été l’assistant de Paul Ricoeur (mais avec quel rôle exact ?), parce qu’il dit avoir été thésard avec Etienne Balibar (mais le philosophe n’en a aucun souvenir), certains ont voulu voir en Macron un président philosophe. C’est vrai que ses discours sont construits, rédigés, charpentés, c’est vrai qu’il a lu et qu’il lit sans doute : en cela il se distingue sans problème de ses deux prédécesseurs immédiats. IL est vrai aussi que la volonté chez lui semble chevillée au corps. Cela suffit-il pour lui attribuer une pensée forte et propre, il est hélas maintenant clair que non : Macron ne semble pas capable de proposer pour la France une vision d’avenir forte et claire. Cette malléabilité idéologique du personnage a fait de Macron un écran sur lequel chacun était libre de projeter ses attentes, ses espoirs. De comprendre ce qu’il voulait comprendre. C’est ainsi que beaucoup de candides dont je suis ont cru (ou ont voulu croire) que parce que Macron était libéral économiquement il serait libéral politiquement. Que nenni : on l’a vu dès la loi SILT, on l’a vu dans son rapport aux médias et à la presse, on l’a vu dans la loi Asile-Immigration, et jusque dans son projet de réforme des institutions constitutionnelles.  Y a-t-il eu tromperie ? Oui et non ; il y a eu surtout un grand vide, propice à toutes les imaginations et projections.

 

Le macronisme comme discours semble ne tenir que si c’est Macron qui le tient. On a vu récemment son parti LREM concéder qu’ils manquaient de repères communs, de discours communs, bref d’un corpus idéologique cohérent et fédérateur. Le discours LREM est creux et vide.  C’est le premier vide, et il est dramatique.

Le vide socio-politique

C’est la grande découverte qu’ont faite les médias ces dernières semaines : les corps intermédiaires. Il s’agit ici des syndicats, mais aussi des associations, des collectivités territoriales, des partis ….

Macron n’a eu de cesse de les démonétiser, de les affaiblir et de les décrédibiliser : rappelons-nous l’été 2017. Les ordonnances pour réformer le Code du Travail. Macon ne voulait pas négocier, il l’avait dit clairement. Mais il avait voulu, disait-il, de la « concertation » et des « consultations ». Or, même le registre « consultation » se fait avec certaines règles de travail. Le nouveau pouvoir s’est largement assis sur ces règles, et les syndicats ont clairement dit tout le mal qu’ils pensaient de cette méthode en forme d’attrape-nigauds, de leurre, d’apparence, de faux-semblants. Absence de négociation, consultation en trompe-l’œil, concertation de façade… Mépriser à ce point là les partenaires sociaux était inédit sous la Vème République. Macon était en train de renouveler ce jeu de simulacres avec la réforme de l’assurance-chômage et celle des retraites quand le mouvement des gilets jaunes a éclaté.

Mais ce sont également les grandes associations des secteurs sociaux, caritatifs et humanitaires dont Macron s’est joué. Dès la circulaire Collomb de décembre 2017, les associations se sont élevées contre la politique du gouvernement envers les réfugiés et les demandeurs d’asile. La réponse du gouvernement et des élus de LREM a été systématiquement de dévaluer la parole de ces associations. Les reproches d’angélisme ou de naïvetés coupables ont accompagné des accusations plus frontales : les associations de secours aux migrants en Méditerranée se faisaient les complices des passeurs, elles créaient un appel d’air, elles gênaient le travail des « bons » garde-côtes lybiens ( !!). Ce travail de sape contre les efforts des associations (CIMADE, SOS Méditerranée, …) est une mauvaise action de ce gouvernement, qui contribue à détruire un lien social que ces acteurs de terrain remaillent quotidiennement malgré les vents mauvais.

Fait-il rappeler que dès le début du quinquennat, l’attitude du nouveau président a tendu considérablement les rapports avec les élus des collectivités territoriales, jusqu’à pousser nombre d’netre eux au boycott de certaines instances, et jusqu’à faire renoncer le président de la République à se rendre au dernier congrès des maires de France, contrairement à sa promesse ?

Macron oublie trop vite qu’il n’a été élu que par le truchement d’un grand mouvement de dégagisme des anciens responsables politiques. Il n’est pas lui-même comptable de cette dévaluation de la parole des (anciens ?) grands partis de gouvernement. Mais il se trompe en pensant que la légitimité de son élection vaut adhésion à sa personne et son programme. Et lorsqu’après l’élection, il a pris un malin plaisir à continuer à faire de ces partis les responsables des errements de la société française de ces dernières décennies, il n’a rendu service à personne. Jouer ainsi d’un affrontement scénarisé avec les « populismes » du FN et de la FI, c’est jouer avec le feu, entretenir la pérennisation du vide énorme qui lui a permis d’accéder au pouvoir. C’est politiquement rusé, peut-être, mais est-ce ce dont la société française a besoin ? certainement pas.

En prétendant se passer ainsi des corps intermédiaires, Macron a creusé un très grand vide qui aujourd’hui laisse place nette, sans intermédiaires entre lui et les gilets jaunes.  Aussi ces derniers ont-il très bien compris la logique macronienne, qui « viennent le chercher », lui directement et pas un autre. Ne font-ils pas exactement ce qu’il avait lui-même suggéré pendant l’affaire Benalla ?

Le vide politico-institutionnel

De ce vide, Emmanuel Macron est directement responsable

La victoire écrasante de LREM aux législatives de 2017 sera peut-être relue plus tard comme une victoire à la Pyrrhus. Rappelons-nous. Beaucoup n’étaient pas sûrs, même au lendemain de la présidentielle que Macron aurait une majorité de députés issus de son mouvement. Très peu, si ce n’est personne, n’avait envisagé l’ampleur de la victoire. Si Macron n’avait eu qu’une majorité relative au Parlement, il eût été contraint de gouverner en recherchant à chaque fois des majorités d’idées, projet par projet. On pouvait même espérer et rêver que ce mode de fonctionnement serait vivifiant pour la démocratie, pour la vivification du rôle du parlement. On se prenait à en attendre un progressif renouveau de notre démocratie représentative, le passage vers un mode démocratique plus moderne, plus équilibré entre l’exécutif et le législatif. Mais le bulldozer du mouvement de dégagisme a tout emporté sur son passage, favorisé par le désastreux calendrier électoral qui place les législatives dans la foulée immédiate des présidentielles. L’exécutif s’est vu ouvrir un boulevard d’autant plus large qu’à l’ampleur de sa majorité numérique s’ajoutait l’inexpérience d’une foule de députés enthousiastes et novices, prêts à tout adopter sans rechigner.

Le Parlement est devenu alors une simple chambre d’enregistrement. Un groupe parlementaire majoritaire est certes composé d’un nouveau casting. Sociologiquement ce groupe est toujours aussi peu représentatif de la diversité du corps social, mais s’y ajoute pour aggraver le tableau une très grande déconnexion du terrain, qui découle de leur inexpérience en politique locale. Il a fallu de surcroît que ce groupe soit étouffé dans toute velléité créative par un règlement militariste (pas d’amendement avec un membre d’un autre groupe, fût-il Modem) pour que s’achève sa décomposition en un groupe très mou et sans relief. Les rares qui prennent des initiatives par exemple en matière d’amendements (par exemple dans le champ de l’écologie ou de la politique d’asile-immigration) qui déplaisent au gouvernement se font recadrer immédiatement.

Enfin, dès les élections passées, au lieu de favoriser la structuration du mouvement En Marche ! et sa transformation en un vrai parti, ou en une structure novatrice et féconde, le petit cercle qui entoure le prince a laissé grandir le vide immense d’un parti qui n’en est pas un. Dès l’été 2017, les statuts de LREM ont entériné une structuration centralisatrice, non-démocratique, destinée à étouffer toute transgression et toute réelle expression de la base. J'ai quitté peu après le mouvement auquel j'avais adhéré, du fait de cette analyse. Très vite le mouvement s’est sclérosé en un fan-club de groupies d’Emmanuel, parachevant le narcissisme originel de l’acronyme du mouvement (EM comme Emmanuel Macron). Ce vide sidéral (cet échec) de LREM est bien décrit dans cette tribune d’un sociologue membre de LREM (Le Monde 11/12/2018).

« (…) le centralisme non démocratique que nous avons accepté par facilité empêche l’expression des adhérents et des animateurs des comités locaux, et que ceux-ci sont considérés comme de simples relais d’une action gouvernementale brouillonne.

L’erreur, ici, n’est pas de jeunesse mais de conception : nous avons fait l’économie de réfléchir à un mouvement de type nouveau, dans son fonctionnement comme dans son ambition de renouveler l’art politique. La République en marche n’est aujourd’hui ni une fabrique de propositions novatrices, ni un organe d’écoute des citoyens, encore moins un lieu d’échange et d’action avec les forces vives de ce pays. »

Sur ces trois vides s’est construit le règne d’Emmanuel Macron, Bonaparte de Bercy au petit pied. Ces vides renforcent la solitude du prince. Le prince est plus que nu, il est funambule avançant « sans changer de cap » sur ces vides terrifiants. Et nous guettons, consternés et inquiets, la chute du prince funambule, de l’enfant-roi, sachant que sa chute entraînerait encore plus d’incertitude pour le pays. Il est temps que l’artiste reprenne pied sur la terre ferme, cesse de vouloir régner pour tenter de gouverner en prenant de fermes appuis, en acceptant les médiations, en acceptant les partenariats, les négociations et les vraies concertations. En acceptant de ne plus régner sur le vide.

Vincent Cabanel

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