Le pape et le colibri

La fable du colibri est dangereuse et fataliste. L’écologie est insurrectionnelle, sinon elle n’est qu’un vœu pieux. L’écologie est à gauche, révolutionnaire, insurrectionnelle.

Ce petit article m‘a été inspiré par un tweet de l’excellent journaliste Timothée de Rauglaudre en date du 22 août 2021.

https://twitter.com/TimdeRauglaudre/status/1429459767882305538

La multiplication des incendies est un déchirant rappel que le colibri n'éteint pas l'incendie - d'ailleurs, à la fin de la légende amérindienne popularisée par Pierre Rabhi, il meurt d'épuisement - et que l'écologie purement individualiste et spiritualiste est une inanité.

La jolie fable du colibri, qui suscite tant d‘émotion lacrymale (« j’ai fait ma part ») est profondément fataliste et apolitique : le colibri meurt, justifié d’avoir « fait sa part », la (bonne) conscience en paix. Le petit colibri si mignon n’a rien changé au destin crématoire de sa forêt. Son héroïque comportement individuel, admirable, a été profondément inefficace, et, in fine, le feu a gagné. Le colibri est fataliste, il sait déjà qu’il a perdu. Fable pour bonnes sœurs ménopausées.  Fabriquer sa propre lessive soi-même, trier ses déchets, acheter dans les circuits courts, éteindre compulsivement les lumières chez soi, … rien de tout cela ne permettra à l’humanité d’échapper à l’extinction qu’elle s’est autoprogrammée. « Faire sa part » est inadéquat, inopérant, et finalement stupidement dérisoire.

Pour éteindre l’incendie, il faut d’autres moyens, plus puissants, plus collectifs, plus politiques. Il faut le nombre coordonné. Il faut le politique.

Pie XII, ce pape méprisé et pourtant pertinent le disait déjà : « la politique est une des formes les plus hautes de la charité. ». L’écologiste colibri, adepte de la transformation individuelle de ses pratiques, me fait penser à ces dames catholiques qui, emplies du sermon du curé de la paroisse, n’omettait pas, au sortir de la messe dominicale, de donner l’aumône au clochard miséreux et à moitié saoul, qui mendiait sur la grille du métro, pour se tenir au chaud. L’aumône est utile à qui la reçoit, mais elle ne contribue en rien à éradiquer la misère. Les toilettes sèches sont à l’écologie ce que l’aumône est à la charité (charité = Caritas, agapè, amour) : une caricature. La charité mérite la politique, la justice sociale, et répugne à l’aumône.

François, le pape, est dans la même veine que Pie XII, avec ses deux dernières encycliques, proprement politiques (Laudato Si et Fratteli Tutti) : la solidarité mondiale et l’écologie politique sont les deux axes que notre monde doit suivre, sous peine de périr. L’amour-agapè est politique. Il s’incarne dans les forces populaires du changement.

Notre humanité, nos sociétés, notre monde sont en péril : changements du climat, dangers sur le cycle de l’eau, réduction dangereuse de la biodiversité, … Compter sur des changements individuels de comportement revient à nous résigner à la fable fataliste du colibri.

Personnellement, j’ai choisi. Faire le colibri revient à me résigner. Fatalisme, bonne conscience (cf. Hegel), confort petit-bourgeois (cf. Marx).

Il faut être révolutionnaire pour éteindre l’incendie. C’est la seule solution. Renverser le (dés)ordre établi est le seul mot d’ordre juste. L’écologie est insurrectionnelle, sinon elle n’est qu’un vœu pieux. L’écologie est à gauche, révolutionnaire, insurrectionnelle. Je choisis le pape, plus que le colibri.

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