Le covid19: de l'injonction à repenser notre rapport au travail

Sortons du piège économique de la relance par les leviers de la production et de la consommation et renouons avec l’idéal d’autonomie par la mise en place d’un revenu d’existence et de la réduction du temps de travail.

L’économie chancelle et encore une fois ce sont les Français qui vont devoir payer la note. Les économistes tablent sur un recul de 8 points de la croissance pour l’année et il est clair que le Covid 19 va nous apporter son lot de licenciements et de fermetures d’entreprises, de précarité et d’inégalités encore plus criantes. D’ailleurs, les sondages actuels ne disent pas autre chose, nous sommes collectivement extrêmement pessimistes pour l’avenir, anticipant de nombreuses faillites d'entreprises et des conséquences sociales désastreuses. La situation économique nous préoccupe, que va devenir notre pouvoir d'achat et celui de nos proches ? De surcroît, l’explosion des inégalités est un catalyseur du processus de délitement de la société, créant une société qui se fait face comme deux camps d’une révolte qui s’annonce.

Et déjà les vautours planent au-dessus de nous, arborant fièrement les mêmes mesures qui nous ont conduites dans l’impasse actuelle.  On a vu le MEDEF instiller la casse des acquis sociaux avant de rétropédaler, le FMI proposer de ponctionner l’épargne des français, des politiciens insister pour renflouer à perte des grands pollueurs comme les compagnies aériennes, quand d’autres imaginent une vague d’austérité sans précédent pour contrer l’endettement de notre pays. Toujours le même principe : on collectivise les pertes et on privatise les profits.

Pourtant, nous connaissons les causes et les conséquences des politiques néolibérales. Nous les subissons depuis plus de 30 ans. La réponse ne s’y trouve pas. Evidemment, le gouvernement et les détenteurs du capital, vont tenter de nous abuser avec un plan de relance, pour rallumer une machine économique qui était déjà grippée, feignant de la verdir, en pseudo-défenseurs de notre environnement. Une fois n’est pas coutume, ce plan de croissance passera par la consommation des ménages, poussé par l’âpre espoir d’un"effet de compensation" à la sortie du confinement. Déjà en 2008 et 2009, la crise financière avait été suivie d'un fort rebond des émissions de CO2. Nous ne sommes pas encore sortis de cette épreuve, mais déjà, plusieurs pays ont rogné sur les normes environnementales pour anticiper la relance[1], la France y compris.

Nous devons emprunter un autre chemin : la réponse est à l’opposé de la dystopie néolibérale. La première exigence est de penser une nouvelle répartition du travail pour tous afin d’endiguer le chômage de masse qui s’annonce. Cela signifie engager un partage du travail et par voie de conséquence amorcer une réduction du temps de travail pour le répartir de manière égalitaire. L’occasion de rééquilibrer les inégalités infrafamiliales entre les femmes et les hommes, de consacrer de son temps dans des activités de solidarité et de loisirs, et surtout de ne pas relancer la machine infernale de la production à tout prix.

Nous proposons donc dans un premier temps de passer à 28 heures par semaine et à moyen terme à 23 heures. Nous connaissons déjà les critiques : perte de productivité, perte de compétitivité, accroissement des inégalités, perte de salaire…Les prétendues 35 heures devaient nous fournir plus de temps, au lieu de ça, nous l’avons englouti dans les transports. D’ailleurs, existent-elles vraiment ? Combien de personnes peuvent aujourd’hui faire 35 heures et vivre décemment ?

Pour que cette mesure soit possible, elle devra être couplée avec la mise en place d’un revenu d’existence. Celui-ci permet de sécuriser l’avenir, d’alléger le poids qui pèse sur les familles précaires, sur les bas salaires et les personnes sans emploi. Ce revenu devra être suffisamment élevé pour garantir des conditions de vie décentes et une stabilité aux personnes en situation de fragilité économique et sociale. Nous proposons que chaque citoyen perçoive une allocation mensuelle de subsistance lui garantissant les moyens suffisants pour vivre dignement. Le montant serait fixé à hauteur de 150 % du « seuil de pauvreté », ce seuil étant aujourd’hui de 855 euros[2] ; cela établirait le revenu d’existence à un montant de 1282,5 euros par mois, distribué pour moitié en monnaie locale. Cette somme versée par l’Etat et par le niveau local serait inconditionnelle en étant déconnectée de toute forme de pré requis ou des activités du travail qu’il soit salarié ou non. Evidemment, il faudra éviter les effets néfastes de la hausse des prix, l’utilisation immodérée de la monnaie comme source de bulles spéculatives. Pour le financer, bon nombre de solutions existent :   fusionner certaines aides existantes, rebasculer des subventions déguisées pour les activités carbonées, instaurer une taxation sur les hauts revenus et grandes entreprises ou encore une TVA sur les produits forts émetteurs de CO2. De même, ces mesures ne peuvent s’engager sans une refonte complète de la fiscalité. Comme nous l’indiquons, ce ne sont que les premiers pas pour engager la transformation complète de la société (modèle entrepreneurial, carte carbone, garanti pour l’emploi, reconversion professionnelles vers les métiers de l’écologie, relocalisation et circuit court, décision collective à prendre sur ce qui relève de l’essentiel et du superflux…), transformation qui aujourd’hui, plus qu’avant peut être, apparaît inéluctable pour notre survie et celle du vivant.

Voici les premier pas pour renouer avec l’idéal d’autonomie comme prémisse vers une société dépassant le modèle de la croissance. Cette période de confinement nous a poussé à ralentir nos rythmes, à nous interroger sur l'utilité du travail, sur le manque de sens de nos vies. Il nous appartient d’approfondir ce questionnement et voir comment il peut déboucher sur des reconversions professionnelles vers des métiers à forte valeur d’utilité sociale et environnementale, qui sont autant d’entrées vers une société écologique.

Vincent Dubail, Ingénieur écologiste. A paraître : Kit pour voyager en écotopie, éd. Tana édition, sortie 4 juin 2020

Pauline Nales, Diplomée en affaires internationales et militante EELV

 

[1]l’agence américaine de protection de l’environnement a suspendu son application des lois environnementales, la Pologne et la République Tchèque ont demandé l’abandon du Pacte vert européen....

[2]Un individu est considéré comme pauvre quand ses revenus mensuels sont inférieurs soit à 855 euros (Insee, données 2016), selon la définition de la pauvreté utilisée (respectivement au seuil à 50 % et à 60 % du niveau de vie médian). Ces revenus sont mesurés après impôts et prestations sociales.

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