Les vœux d’Albert Camus

En ce jour anniversaire de la mort d'Albert Camus, deux informations ont été révélées *. L'Elysée n'a pas renoncé à transférer la dépouille de l'écrivain au Panthéon. Eric Besson, ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire, n'a pas renoncé au « grand débat sur l'identité nationale ».
En ce jour anniversaire de la mort d'Albert Camus, deux informations ont été révélées *. L'Elysée n'a pas renoncé à transférer la dépouille de l'écrivain au Panthéon. Eric Besson, ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire, n'a pas renoncé au « grand débat sur l'identité nationale ».


Nous l'avons écrit ici même sur ce blog, et dit ce matin à France-Inter en répondant aux questions de Nicolas Demorand et Thomas Legrand, l'idéologie de l'identité nationale telle qu'elle est présentée aux Français par le gouvernement et le président de la République rejette les traditions démocratiques françaises. En cela, elle est radicalement contradictoire avec la pensée d'Albert Camus, son « obsession démocratique » pour reprendre l'expression inspirée de la radio publique pour sa journée spéciale consacrée à l'écrivain. Pour s'en convaincre, il faut lire ou relire les très nombreux textes de réflexion politique réunis dans trois volumes au moins de la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard, 1977 et 2009). Le premier article de l'année 1947 écrit pour Combat s'intitule « Démocratie et modestie ». La fin sonne comme les vœux d'Albert Camus aux Français d'aujourd'hui. Il n'est pas certain que les recommandations de l'intellectuel ne rencontrent beaucoup d'adhésion dans les mondes officiels de l'identité nationale. La proposition élyséenne du Panthéon n'en apparaîtra que plus vaine et superficielle.


« Il faudrait s'oublier un peu. Cela donnerait aux députés et aux partis un peu de cette modestie qui fait les bonnes et les vraies démocraties. Le démocrate, après tout, est celui qui admet qu'un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s'exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments. Quand des partis ou des hommes se trouvent assez persuadés de leur raisons pour accepter de fermer la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n'est plus. Quelle que soit l'occasion de la modestie, celle-ci est donc salutaire aux républiques.

La France, aujourd'hui, n'a plus les moyens de la puissance. Laissons à d'autres le soin de dire si cela est bien ou mal. Mais c'est une occasion. En attendant de retrouver cette puissance ou d'y renoncer, il reste encore à notre pays la possibilité d'être un exemple. Simplement, il ne pourrait l'être aux yeux du monde que s'il proclamait des vérités qu'il peut découvrir à l'intérieur de ses frontières, c'est-à-dire s'il affirmait, par l'exercice de son gouvernement, que la démocratie intérieure sera approximative tant que l'ordre démocratique international ne sera pas réalisé, et s'il posait en principe, enfin, que cet ordre, pour être démocratique, doit renoncer aux déchirements de la violence.

Ce sont là, on l'a déjà compris, des considérations volontairement inactuelles. »

(in Essais, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1977, p. 320)

* Dans les journaux du matin de France Inter.

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