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Le vainqueur d'hier a eu à cœur de maintenir une ambition qui été la sienne depuis qu’il a quitté la tête du parti socialiste en 2008, une ambition qu’il a su construire en lui et avec les autres durant les années 2009 et 2010. Ses discours de cette époque, réunis dans l’ouvrage Le rêve français (Privat, août 2011) en témoignent. Sorti des contraintes de la politique quotidienne, il a pu se donner du temps libre et une liberté de pensée, qui lui manquaient jusqu’alors, et, avec une équipe de proches, approfondir l’idée socialiste, réfléchir à l’avenir de la France et concevoir son rôle dans une victoire nécessaire de la gauche – une victoire qui n’était pas dû à la gauche seulement mais à la République.

Sa volonté de permettre à la gauche de surmonter le traumatisme du 21 avril, au parti socialiste de redevenir un vrai parti de gouvernement, à la France de vivre une nouvelle alternance, il l’a travaillé loin du pouvoir et de ses lieux. Il a fait de la politique d’une autre manière. Il fallait un certain courage pour le faire. Mais c’était la bonne. En 2009, personne ne l’imaginait trois ans plus tard remporter un scrutin si exigeant et impitoyable même. Il a relevé pourtant ce défi qu’il s’était fixé en restant lui-même dans la bataille. Nous pouvons en témoigner. Il s’est maintenu dans ce qu’il est profondément tout en endossant progressivement « le corps du roi » nécessaire pour devenir le président de la République choisi par les Français. Au contraire de s’appauvrir dans le combat électoral, ses discours ont gagné en puissance et en contenu. Il en a rédigés personnellement beaucoup. Les thèmes des débuts, « le rêve français » ou le « président normal », ont été conservés, précisés, interrogés. François Hollande a eu le souci de la déclaration, parfois de l’incantation, mais toujours de l’explication et de la compréhension aussi. 

 

Une cohérence s’est dégagée d’une campagne longue, commencée dans une grande solitude et beaucoup de sarcasmes, puis rendue difficile par les offensives de la droite décidée à briser le danger que représenta son travail patient après avoir méprisé l’homme et ce dont il était porteur. Dès la fin de l’année 2010, François Hollande était prêt à la confrontation avec Dominique Strauss-Kahn. Le face-à-face n’a pu avoir lieu du fait des événements de New York qui mirent hors course l’ancien président du FMI. Mon analyse est que François Hollande aurait remporté les primaires devant Dominique Strauss-Kahn. Il a du affronter Martine Aubry qui tenta elle aussi de démontrer que François Hollande n’était pas le candidat dont les socialistes d’abord, la gauche ensuite, avaient besoin. Les électeurs en décidèrent autrement. François Hollande ne remporta pas seulement les primaires. Il réunit autour de lui le Parti socialiste et déjoua les accusations d’incompétence ou de faiblesse qui l’avaient visé.   

 

S’imposant comme le candidat socialiste, il concentra sur lui les attaques de la droite sarkozyste mais aussi de la gauche mélenchoniste jamais avare de critiques souvent caricaturales à son égard. François Hollande ne riposta pas à ces agressions venues de sa gauche. Son adversaire était Nicolas Sarkozy et surtout sa politique. Il ne s’abaissa pas à mettre en cause l’homme. Son bilan lui suffisait.

 

Cependant, François Hollande ne se contenta pas de capitaliser le rejet de la politique et du style de Nicolas Sarkozy. Il s’appliqua à concevoir et défendre un programme. Il affirma des convictions de gauche et en même temps rechercha les moyens de l’unité retrouvée des Français. Pour cela, il les encouragea à réfléchir sur leur avenir, sur leur place dans la société, sur leur contribution à la démocratie républicaine. Il mena une campagne classique mais réussie, faites de discours, de meetings et de déplacements (« déambulations ») aux quatre coins du pays, arpentant les places, allant à la rencontre des Français, retrouvant des lieux et des régions d’un pays qu’il connaissait déjà fort bien du temps où il était premier secrétaire du parti socialiste. Sa campagne fut celle qu’il avait choisi de se donner, tenace, proche des gens, attentive aux mots prononcés et au style qu’elle exprimait. C’est une campagne où l’homme Hollande s’imposa, mais où il laissa agir autour de lui une large équipe (on la critiqua même pour son aspect pléthorique), lui faisant confiance.  

 

Il fallait pour lui de rassembler la gauche bien sûr, mais à travers cette exigence, de rassembler davantage de Françaises et de Français et pas seulement celles et ceux que Nicolas Sarkozy avait déçus. De fait, le rassemblement à gauche ne pouvait être ni sectaire ni hautain, il se devait d’être ouvert aux diversités des courants et empreint de générosité. Sa campagne a permis de remettre du lien politique en France, remettre de la confiance entre Français, de l’estime dans la société, du temps pour écouter, réfléchir et penser. C’est un acquis qui dépasse la seule victoire de la gauche, qui est une contribution au bien commun. Et cela alors que son adversaire du second tour avait choisi sciemment une politique de la terre brûlée, sacrifiant son sens politique et la part positive de son bilan à la seule obsession de gagner. Les quinze jours de campagne de Nicolas Sarkozy sont un désastre, et pas seulement pour lui et la droite mais aussi pour une certaine idée de la politique. 

 

Avec la victoire de François Hollande, la gauche, à nouveau, est à un rendez-vous de l’histoire, au moins autant pour elle que ce qui est attendu d’elle. Elle doit restaurer en France les conditions par lesquelles l’égalité peut progresser, la liberté s’éprouver, la fraternité exister. Sur elle pèse une forme de mission de service public qui est de redonner du temps et de la réflexion à l’action politique. Elle pourra s’appuyer pour cette tâche qui dépasse le clivage gauche droite sur un pays attaché à demeurer une nation politique. Maintenir cette définition politique, l’élargir, la confronter au besoin de démocratie, est une exigence qui traverse les âges et les conditions.

 

Si la victoire de François Hollande est si nette, c’est qu’elle résulte de la rencontre entre l’homme d'une fidélité et les 52 % (estimations à 20 heures) de Françaises et de Français qui en aussi, durant de très nombreuses, ont affirmé, dans le silence des consciences ou la parole publique, qu’ils maintiendraient. Qu’ils demeureraient déterminés à défendre leur dignité de citoyen, leur droit d’hommes ou de femmes libres dans un pays libre. Trop d’humiliations ont écrasé trop de catégories de Français, dont beaucoup avaient cru sincèrement que Nicolas Sarkozy leur apporterait la reconnaissance attendue – et pour ne pas parler des étrangers qu’une politique oublieuse de l’histoire de la France, sa part obscure comme sa part glorieuse, a stigmatisé comme des ennemis. L’élection de François Hollande a été portée par cette demande de dignité politique et de démocratisation. La transgression de valeurs démocratiques, à plusieurs moments du quinquennat de Nicolas Sarkozy, lui avait fait devoir de conduire une campagne qui soit à la fois pour la gauche et pour la République.

 

Le quinquennat qui commence dès ce soir doit, en conséquence, permettre une politique de gauche mais aussi redonner à la République une stabilité, une dignité et des valeurs partagées par tous. François Hollande s’y est exprimé à de nombreuses reprises, indiquant qu’il avait conscience des enjeux de sa victoire, enjeux qui ne seraient pas seulement politiques mais relevant aussi de la morale. Non pas que François Hollande doive incarner une morale, mais qu’il permette à ce que les valeurs morales de la démocratie retrouvent une souveraineté qu’elles avaient perdues dans le pays.  

 

C’est dire que l’événement du 6 mai 2012 revête une signification particulière et historique. Avec la victoire de ce soir, la France tourne une page, celle du sarkozysme mais aussi celle d’une histoire douloureuse de la gauche depuis le 21 avril 2002 et même au-delà quand se dégagea de l’horizon l’envers sombre du mitterrandisme.

 

La France ouvre en même temps une nouvelle page de son histoire. Il ne pourra s’agir d’oublier celle qui se termine ni de se complaire dans la revanche. François Hollande et son gouvernement auront besoin de toutes les énergies pour assumer les défis sociaux, économiques, mondiaux qui ne cessent de s’aggraver. Mais l’exigence qui est celle du président élu de maintenir l’essentiel est un atout pour le présent et pour l’avenir.

 

Merci pour finir, ou pour commencer, à Mediapart qui a permis que l’auteur de ce texte puisse développer, depuis mai 2008, ses analyses critiques sur la gauche, sur le sarkozysme, sur l’histoire et la politique, sur François Hollande enfin jusqu’à sa victoire ce soir.

 

Vincent Duclert

 Des internautes avisés m'ont fait remarquer que la première référence de cet article à la devise hollandaise "Je maintiendrai" était quelque peu malheureuse. Ils ont raison. Je modifie en conséquence le titre et le début de l'article ce matin (7 mai).

Photographie : La Règle du jeu

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Tous les commentaires

23/11/2013, 08:52 | Par .

Dans le cas précis qui occupent tous nos esprits sur Medipart, le mot "déconseiller" vient d'une maladie du dassein d'Edwy Plenel Cool.

L'expression Dasein est une contraction de l'.

Il n'est peut être pas totalement oisif, dans ce contexte, de lancer la candidature de François Bonnet Né en 1959. Journaliste à VSD, à Libération (1986-1994) puis au Monde (1995-2006), où il est rédacteur en chef du service international. Directeur-adjoint de la rédaction de Marianne en 2007, il est l’un des fondateurs de Mediapart en 2008, rédacteur en chef du journal papier pour Sans Domicile Fixe Macadam Cool.

Qu'en penses-tu Josiane ? Clin d'œil

A bientôt.

Amitié.