Identité nationale, acte II

Le « grand débat sur l'identité nationale » lancé ce lundi 2 novembre, dans toutes les préfectures et les sous-préfectures, par le ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire, pose trois problèmes majeurs.

Le « grand débat sur l'identité nationale » lancé ce lundi 2 novembre, dans toutes les préfectures et les sous-préfectures, par le ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire, pose trois problèmes majeurs. Il enferme une question légitime, « qu'est-ce qu'être français ? » dans le cadre idéologique de « l'identité nationale » emprunté aux bagages de l'extrême droite.

Il évacue tout l'effort de la République et des républicains pour fonder une relation des Français à la nation qui rejette le nationalisme et fonde une définition politique de la France - où la démocratie pourrait continuer à se construire. Enfin, ce « grand débat » politise les institutions publiques et les met au service d'une cause douteuse et partisane, niant la dignité de l'Etat et la tradition d'apolitisme de la fonction publique. Il faut ignorer ce débat, en dénoncer le piège intrinsèque et continuer d'examiner comme un cas édifiant l'invention de « l'identité nationale » par une équipe politique que les Français, nous l'espérons, grâce à l'arme du scrutin électoral, mettra bientôt à la retraite.

 

Depuis la promotion de cette idéologie de « l'identité nationale » très étrangère à la définition républicaine de la France, nous avons travaillé pour éclairer l'opinion, notamment à travers un livre paru en mars 2008 aux éditions du Seuil, La France, une identité démocratique. Après une substantielle introduction qui fait le point sur cet objet idéologique de « l'identité nationale » est présenté une ensemble non moins substantiel de textes historiques, philosophiques, juridiques, littéraires, etc. démontrant que l'identité profonde de la France, celle qui la définit au présent et pour l'avenir, s'identifie à l'effort commun pour imaginer la démocratie. Et quoi de plus évident pour comprendre cette identité démocratique de la France que de se confronter avec le projet de « l'identité nationale ».

Ce projet, on le redécouvre aujourd'hui avec le « grand débat » de Monsieur Besson. Mais n'oublions pas qu'il a occupé le cœur de la campagne électorale et permit notamment à Nicolas Sarkozy, menacé par la montée des intentions de vote en faveur de François Bayrou, de reprendre la main en face du candidat centriste, en se débordant vers la droite nationaliste. Quant à la candidate socialiste Ségolène Royal, elle avait fait à cette époque de la surenchère sur le drapeau et la Marseillaise. J'ai raconté tous ces épisodes dans mon livre. Ségolène Royal vient de rappeler à la mémoire de l'opinion ses hauts faits. Il n'y a pas de quoi pavoiser pourtant. C'est, en agissant ainsi, enlever à la gauche son ancrage et son rôle dans la définition politique de la nation - faite des libertés fondamentales et des principes de justice et de vérité. Mais Ségolène Royal est-elle encore de gauche ?

Pour finir, nous nous donnons ici un texte écrit « à chaud » lors de la campagne électorale de 2007 et de l'introduction du fameux « identité nationale », un texte resté inédit à l'époque. Il n'y avait pas encore Mediapart !

La campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy met en jeu bien plus qu'un changement de société. Nous assistons à la remise en cause d'un fragile équilibre instauré par la République depuis le XIXe siècle. La France, contrairement aux démocraties de nature libérale, s'ancre fortement dans la conception d'un pouvoir régalien qui s'imposerait à l'ensemble de la nation et qu'incarnerait aujourd'hui le président de la République en sa pleine majesté. Mais cette dimension autoritaire ne peut cependant définir l'identité politique française dans sa totalité. Il existe conjointement une dimension profondément juridique, libérale dans le sens anglo-américain, qui définit le versant démocratique de la République. Celle-ci repose sur un ensemble de droits civiques et sur des principes d'équilibre des pouvoirs. Dans notre pays, cette dimension est rarement exaltée quand bien même elle fonde l'essentiel des libertés individuelles et politiques. Elle se révéla même indispensable pour combattre dans le passé les offensives du nationalisme et la raison d'Etat. Il est fondamental de préserver ce corpus de droits patiemment établis depuis les guerres de religion. Son utilité pratique autant que sa portée philosophique ne sont plus à démontrer. La situation des Etats-Unis devrait nous éclairer. C'est la constitution et les libertés définies par les pères fondateurs de la nation américaine qui forment aujourd'hui le principal rempart à l'extrémisme du président George Bush.

Or, plusieurs déclarations de Nicolas Sarkozy, déclarations répétées et assumées, démontrent son choix de rompre avec cet équilibre historique de la France en marginalisant la dimension juridique. Déjà, en tant que ministre de l'Intérieur, il avait, à plusieurs reprises, attaqué des juges au point qu'à l'époque le président de la Cour de cassation Guy Canivet avait saisi le Président de la République pour demander le maintien de l'Etat de droit. Le candidat Nicolas Sarkozy est allé plus loin encore dans le soupçon porté sur ces principes fondamentaux aussi essentiels pour la France que l'idée de nation. Le 30 mars, à Nice, il a stigmatisé ceux qui avaient tenté de raison garder en face des événements de la gare du Nord en dénonçant la « faillite morale d'une certaine gauche ». Or, le respect de l'autorité de l'Etat et le maintien de l'ordre public exigent, comme conditions de leur légitimité et de leur efficacité, le devoir de vérité dans la présentation des personnes mises en cause et l'application égale des garanties légales accordées à chaque citoyen. Si le rappel de ces évidences sonne comme une « faillite morale », nous ne pouvons qu'être inquiets si Nicolas Sarkozy accède à la Présidence de la République.

Le débat sur l'identité nationale qu'il a par ailleurs lancé a également méconnu profondément ce fait que la France se définit par un corpus de droits et de principes universels. Cette identité démocratique est même à l'opposé du présupposé nationaliste qui entoure son projet de ministère de l' « Immigration et de l'Identité nationale ». Lorsque Simone Veil s'y est dite hostile, Nicolas Sarkozy a répondu, très désinvolte : « Chacun a le droit d'avoir sa propre sensibilité. » (Libération, 16 mars). Il ne s'agit pas précisément pas de « sensibilité » mais d'éthique politique. Une nation qui se définit contre l'étranger ne peut que fragiliser l'Etat de droit. S'il y a bien un ministère de l'identité nationale en France, c'est d'abord du côté de la Justice et du garde des sceaux qu'il réside.

Il n'est plus question, en tout cas, de délaisser l'engagement civique, et cela au nom de la philosophie des droits qui, justement, fonde la France. Qui fonde sa fierté.

(Vincent Duclert, 10 avril 2007)

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