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Billet de blog 8 juin 2009

Lendemains d’élections à gauche

La réflexion critique et indépendante sur la politique en France est d’autant plus importante que le pouvoir actuel manque de contre-pouvoirs, donnée indispensable au maintien de la démocratie en France.

Vincent Duclert
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La réflexion critique et indépendante sur la politique en France est d’autant plus importante que le pouvoir actuel manque de contre-pouvoirs, donnée indispensable au maintien de la démocratie en France. La raison en est autant les pratiques de l’omniprésidence de Nicolas Sarkozy que les difficultés récurrentes de la gauche à inventer sa propre politique et son propre espace d’action afin de redonner aux Français le sens d’un avenir partagé.

Si j’ai délaissé ce blog depuis mon dernier billet du 26 février, c’était pour la bonne cause, afin de terminer et de publier mon essai sur La gauche devant l’histoire, sous-titré A la reconquête d’une conscience politique, aux éditions du Seuil (161 p., 15 €). Ce blog a été une sorte de laboratoire pour la rédaction de ce livre. Le texte publié par exemple le 17 décembre dernier (« Refondation du PS. Penser avec l’histoire ») donne, je pense, une bonne illustration de la fonction réflexive de l’écriture immédiate, avant de prendre le temps de la synthèse et du temps précisément *. En relisant tous les textes de ce blog, j’ai mesuré à la fois le travail de critique et de proposition mené sur le socialisme et la surdité du parti socialiste à ce type de réflexion sur son histoire et son avenir.

Le livre a quand même suscité un certain débat dans ses rangs **, et je pense que celui-ci n’est pas terminé. Sa thèse principale tient en ce que la rupture des socialistes français avec la réflexion sur l’histoire, et d’abord leur propre histoire, les a entraînés à s’éloigner des valeurs fondatrices d’une politique de gauche. L’amnésie volontaire portée sur la défaite du 21 avril 2002 les empêche en particulier de refermer cette période ouverte en 1981 avec la victoire de François Mitterrand et d’imaginer maintenant un ambitieux projet politique fondé sur les idées et une exigence de vérité. Cette analyse du 21 avril est une condition importante de la rénovation, et elle est pourtant systématiquement écartée par les responsables ou les anciens responsables du parti dont la voix pourtant compte encore, je pense en particulier à Lionel Jospin ***.

Le résultat du scrutin européen d’hier confirme selon moi les analyses tracées dans ce livre. J’aurais préféré, d’une certaine manière, me tromper sur le parti socialiste. Mais sa défaite est lourde hier soir. Je pense que les dirigeants socialistes paient ici, non seulement le congrès de Reims et leurs divisions mais surtout l’absence de vision sur la situation nationale et européenne, fruit d’une incapacité à se doter d’une pensée politique remplacée par une série de réponses techniques à une série de dossiers détachés les uns des autres, comme le sont les leaders entre eux. Il est certain que nombre de parlementaires et de responsables socialistes sont animés de convictions profondes et sont prêts à assumer des risques intellectuels. Mais la rupture avec les logiques du parti dépasse actuellement les efforts auxquels ils sont susceptibles de consentir.

A l’inverse, Europe Ecologie mené par Daniel Cohn-Bendit et Eva Joly a eu cette liberté et cette volonté. Le mouvement exprime des convictions qui ont déserté les rangs du PS, la fidélité à des combats politiques comme en témoigne le parcours du premier, réalisant en Allemagne et en Europe ce que la France lui avait interdit le 23 mai 1968 par son expulsion manu-militari, ou bien la fidélité à des principes de démocratie comme la justice à travers la présence de la seconde, ancienne magistrate en lutte contre la délinquance financière et résolument engagée contre la politique d’expulsion massive des sans-papiers. Eva Joly est ainsi l’auteure d’un rappel sévère à l’identité démocratique de la France, « Omerta sur les clandestins » (Le Monde, 3 octobre 2008), une exigence personnelle qu’on rencontre rarement chez les leaders de gauche pourtant confrontés à un affaissement inexorable de la démocratie en France.

Eva Joly a conservé son pouvoir d’indignation, et c’est bien. Tentée à l’origine par un engagement au PS, l’ancienne magistrate du pôle financier déclarait cependant, dans un entretien à Libération du 5 décembre, qu’elle aurait été « un peu perdue chez les socialistes pris par leurs batailles internes ». Elle a trouvé chez les Verts une liberté et une sincérité indispensables au militantisme politique. D’aucuns pourraient considérer cette posture comme de la naïveté. Elle ne peut pourtant que redonner ses lettres de noblesse à la politique.

Sans pouvoir le démontrer absolument, je pense néanmoins que les électeurs socialistes qui se sont déplacés vers Europe Ecologie l’ont fait plus pour l’expression de ces convictions finalement très classiques qu'en direction d’une adhésion à l’écologie politique, à moins que cette dernière ne soit d’abord lue comme une manière responsable et sincère de faire de la politique – au-delà des objectifs concrets qu’elle vise en terme de lutte contre le réchauffement climatique ou d’engagement pour le développement durable. C’est précisément cette dimension de la politique qui avait pu séduire ces électeurs socialistes se déplaçant vers le Modem, avant que l’autoritarisme révélé de François Bayrou ne vienne probablement à bout de leur intérêt pour le centre. En tout cas, il n’est jamais vain d’élever le niveau de l’action et de la pensée politiques.

Les élections européennes sont ici une dure leçon pour les socialistes, mais elle sera plus grave encore s’ils ne prenaient pas conscience de l’impasse dans laquelle ils persistent. Car la possibilité de construire un projet démocratique à gauche existe tout autant. Nous avions ici même, dans ces pages du Blog de Mediapart ****, appelé à des Assises du socialisme, de manière à ce que le parti se refonde sur la base d’un débat général sur son histoire et sa doctrine. La nécessité pour le PS de sortir de lui-même et de s’ouvrir au monde est une condition absolue de sa rénovation, afin que les recommandations lucides des soirs d’élection ne retombent pas comme lettres mortes quelques jours plus tard *****.

Vincent Duclert

* L'émission La Suite dans les idées dirigée par Sylvain Bourmeau a joué aussi cette fonction de laboratoire des idées et d'incitation à l'écriture. Je le remercie de son invitation à venir débattre de la pensée politique actuelle (et j'associe Caroline Broué, de France Culture, à ces remerciements).

** Voir notamment le dossier du mensuel L’Ours daté du mois de mai 2009, « Droits d’inventaire », http://www.lours.org/default.asp?pid=663. Un prochain dossier, en juillet, sera consacré au Parti socialiste et aux libertés.

*** Voir sa lettre publiée dans le numéro de L’Ours et citée par Laurent Joffrin, directeur de Libération, dans son article consacré à mon ouvrage (« La grande intox de la gauche doctrinaire », 7-8 mai 2009).

**** « PS : un vote pour ou des votes contre » (10 novembre 2008).

***** Vincent Peillon sur France 2; déclarant que « La gauche doit se poser des questions ». Martine Aubry depuis le siège du PS, appelant le même soir à une « profonde rénovation… rénovation des idées, des pratiques ».

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