Petits matins au PS

A l’issue du Conseil national du PS qui s’est réuni, mardi 9 juin, à Paris, Martine Aubry, a annoncé s’être donnée « six mois pour changer de cap ».

A l’issue du Conseil national du PS qui s’est réuni, mardi 9 juin, à Paris, Martine Aubry, a annoncé s’être donnée « six mois pour changer de cap ».

Autre donnée, la forte pression des jeunes dirigeants du parti (Benoit Hamon, Arnaud Montebourg, Pierre Moscovici, Vincent Peillon, Manuels Valls, etc.) pour l’organisation de primaires, considérant qu’elles donneraient lieu à des débats salutaires et à une réconciliation avec les militants ou les électeurs perdus.Les deux informations sont plutôt contradictoires. La « rénovation » (mot magique s’il en est) me semble mal partie si le parti se polarise sur le seul mode de désignation du futur candidat aux présidentielles de 2012. La contradiction n’a pas manqué d’apparaître du reste aux lecteurs de la réponse d’Arnaud Montebourg à Edwy Plenel postée ce matin sur Mediapart. Les primaires, il semble que c’est ce que les socialistes ont seulement retenu de l’épisode historique américain de la campagne et de la victoire de Barack Obama. Ils oublient que le candidat démocrate a patiemment et résolument construit une vision politique proposée à la société et qui aspirait notamment à redonner aux Américains le sens d’un destin qu’ils pouvaient saisir à la fois individuellement et collectivement. Et que cette liberté (et cette dignité) s’ancraient à la fois dans la tradition de la démocratie américaine et dans les défis assumés du monde. Il y a vraiment un problème au PS, celle qui consiste d’abord à ne pas voir la réalité et à s'imaginer que, parce que le parti a encore des élus, un pouvoir d’expression, une place « naturelle » à gauche, alors il est « éternel ». C’est la posture qui s’est imposée depuis le 21 avril 2002, avec des résultats peut-être encourageants dans les élections locales, mais inquiétants au plan national. C’est de cela dont nous avons parlé ce matin aux Matins de France Culture animés par le journaliste Ali Baddou, avec Gilles Finchelstein, également invité à débattre. Ce dernier, qui est délégué général de la Fondation Jean Jaurès et auteur d’un livre récent et remarqué sur Le Monde d’après. Une crise sans précédent (avec Mathieu Pigasse, aux éditions Plon), propose une lecture de l’échec en termes de difficultés à comprendre les mutations économiques et sociales. L’ancien conseiller de Dominique Strauss-Kahn évite cependant de poser les questions plus directement politiques et nationales, et c’est l’une des constantes, malheureusement, de la Fondation Jean Jaurès qu’il dirige. Elle est pourtant présentée comme indépendante du parti, mais en dépit de cette autonomie affichée, elle évite le débat sur les questions qui sont pourtant au cœur des échecs récents, le fonctionnement interne du parti, sa doctrine politique ou son absence de doctrine, la division sur l’Europe, l’identité socialiste au regard de l’histoire, le bilan de l’expérience mitterrandienne, et plus encore la réflexion sur l’échec à commencer par celui du 21 avril 2002. Il est vrai que, tout indépendante qu’elle est, la Fondation Jean Jaurès est hébergée dans les locaux du parti Cité Malesherbes, son premier président en a été Pierre Mauroy et son staff actuel, de Gilles Finchelstien à Daniel Cohen fait partie de la garde rapprochée de Dominique Strauss-Kahn. Il est donc à la fois prudent d’éviter les débats sur le politique qui pourraient gêner la direction du PS et logique d’aborder les questions économiques et européennes pour lesquelles ses responsables sont compétents (mais ces ressources n'ont pas vraiment servi dans la campagne des élections européennes). En réalité, les responsables du PS, dans leur grande majorité, ne veulent pas de cette réflexion sur l’histoire et la politique qui leur permettraient de comprendre où le parti est désormais arrivé et pourquoi il ne comprend plus ni la société ni la démocratie, connaissance indispensable je crois pour définir la social-démocratie. Ces deux thématiques devraient être au centre d’assises du socialisme qui permettraient d’élaborer une pensée de gauche au sein de laquelle seraient envisagées les questions les plus évidentes et les plus complexes, le rapport à la nation, à l’Etat, à la liberté individuelle, à la justice, au travail, à l’école, à la famille, à l’argent, à la morale. Cette construction collective, critique et intellectuelle d’une pensée de gauche déboucherait sur la meilleure alternative qui soit à la domination actuelle du sarkozysme, ne serait-ce qu’en termes de méthode. Du reste, de nombreux électeurs socialistes sont allés chercher, dans Europe Ecologie, en votant pour les listes Cohn-Bendit, Eva Joly et José Bové, ce qui leur apparaît essentiel, aussi bien une autre manière – plus responsable, plus collective, plus désintéressée, moins autoritaire - de faire de la politique exprimée dans l’écologie qu’un attachement à une histoire malmenée (autour de la dénonciation de Mai 68) et qu’une volonté de rappeler, à travers la figure d’Eva Joly, qu’une société ne peut vivre sans justice. Les électeurs ont ainsi sanctionné l’attitude du PS s’arcboutant sur son refus d’incarner une identité de gauche tout en en cultivant les apparences – tout en lui suggérant la voie à suivre. Il est encore temps en effet pour lui de réagir et d’accomplir une vraie rénovation. Chaque jour qui vient compte, et celui ou celle qui saura prendre les initiatives intellectuelles les plus audacieuses et les plus sincères sera en définitive gagnant, parce qu’il ou elle (ou mieux, un groupe ouvert et fraternel) aura redonné une conscience politique aux Français qui ne se reconnaissent pas dans la droite - et à la France par la même occasion, en rétablissant une opposition digne de ce nom et si nécessaire à la démocratie. Je citais en introduction de mon livre La Gauche devant l’histoire les propos de l’intellectuel américain Tony Judt pour qui « l’un des pires aspects de la France de Sarkozy » réside dans le champ libre laissé à sa politique. « C’est grave, ajoutait-il : n’oublions pas que c’est l’absence d’une opposition démocratique digne de ce nom aux Etats-Unis qui a permis la catastrophe Bush. » [1]Les journalistes ont relevé, hier Nicolas Demorand sur France Inter, aujourd’hui Ali Baddou sur France Culture, la dimension prémonitoire de mon livre paru avant les européennes, en avril dernier. Peut-être le serais-je aussi sur la valeur morale autant que politique d’une refondation par la conviction des idées et le courage politique. On trouve tout cela dans la longue introduction de Pierre Mendès France à son dernier livre, La Vérité guidait leurs pas (Gallimard, 1976). Je me promets d’en reparler très vite, ici sur ce blog. Vincent Duclert


[1]. Entretien pour Le Nouvel Observateur, 15-21 janvier 2009.

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