Obama. La mélancolie française

La forme de fascination de bien des Français pour Barack Obama, à travers les très nombreux articles et dossiers qui lui sont consacrés, mérite qu’on s’y attarde.
La forme de fascination de bien des Français pour Barack Obama, à travers les très nombreux articles et dossiers qui lui sont consacrés, mérite qu’on s’y attarde. Elle nous renseigne évidemment bien plus sur la France que sur Obama lui-même.

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Le désormais candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine révèle des rêves politiques français, profondément enfouis et travaillant comme une vive et douloureuse mélancolie. Car les Français ne cessent d’être à la recherche de leur « Obama », c’est-à-dire l’incarnation dans une personne d’un idéal politique à la fois simple, présent, et en même temps lié décisivement à la fragile et vivace tradition démocratique de leur pays. En 1905, Charles Péguy avait esquissé le portrait de cette espérance en regrettant que Jean Jaurès – dont il parlait – ait renoncé justement à la porter, aussi bien physiquement que moralement. Charles Péguy se souvenait d’un temps ancien, celui de l’affaire Dreyfus et du combat pour l’idéal des droits de l’homme, celui de la gloire de Jaurès. Ce temps ancien ne cesse de nous parler. Et il est probable que son souvenir nous anime dans la contemplation du « miracle Obama » aux Etats-Unis.

« C’était le temps où il était de notoriété que Jaurès était bon. D’autres pouvaient lui contester d’autres valeurs, mais tout finissait ainsi toujours : ‘Il est bon. Pour ça, il est bon.’ Et ce fut la période aussi, les quatre ans où n’étant pas député, sorti du monde parlementaire, presque tout le monde politique, il eut vraiment dans ce pays une situation qu’il n’a jamais retrouvée. Un assez grand nombre de personnes me reprochent d’avoir gardé pour Jaurès une tendresse secrète, qui transparaît même, qui transparaît surtout dans mes sévérités les plus justifiées. C’est qu’elles ne connaissaient point un Jaurès que j’ai parfaitement connu, alors, un Jaurès bon marcheur et bon causeur, non pas le Jaurès ruisselant et rouge des meetings enfumés, ni le Jaurès, hélas, rouge et devenu lourdement mondain des salons de défense républicaine ; mais un Jaurès de plein air et de bois d’automne, un Jaurès comme il eut été s’il ne lui fût jamais arrivé malheur, et dont le pied sonnait sur le sol dur des routes. Un Jaurès des brumes claires et dorées des commencements de l’automne. […] J’ai connu un Jaurès poétique. » [1]

Mais Jaurès préféra le parti. Commença alors cette mélancolie française qu’Obama, aujourd’hui, réveille douloureusement, en nous disant que ce vieux rêve politique est soudainement présent, pas en France cependant, mais dans la République sœur des Etats-Unis capable de se redonner un idéal. A travers la réussite du premier candidat noir américain, l’un des plus jeunes aussi, l’un des plus intellectuels également, l’un des plus éloignés aussi de l’ « in-belt » (le monde de Washington et des logiques de pouvoir), c’est une chance pour les Français d’ouvrir les yeux sur eux-mêmes et leur présent. Et de rêver à nouveau du « Jaurès des brumes claires et dorées des commencements de l’automne », …….quand débutera l’élection américaine de novembre prochain, quand les forêts du Connecticut revêtiront leurs magnifiques couleurs. Se redonner cet idéal de la politique, c’est déjà retrouver de l’espoir. Là est l’explication du regard intense de la France pour Obama, candidat américain aussi bien que français. Et au-delà.

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I. Obama exprime pour commencer des qualités personnelles qui semblent avoir désertées (mais ont-elles été finalement si présentes ?) la vie politique française. Sa jeunesse (47 ans), sa méritocratie dans un parcours scolaire et universitaire qui ne fut ni socialement déterminé ni mécaniquement linéaire (il reprend ses études à 26 ans après trois ans d’expérience comme animateur social dans un quartier défavorisé de Chicago), sa réflexivité avec l’écriture biographique portée dans de très beaux ouvrages [2], sa simplicité à la fois familiale et financière (avec pour seul enrichissement ses rémunérations d’avocat, de maître de conférences puis de parlementaire, et ses contrats d’édition), sa proximité avec les gens, son sens du contact, sa retenue. Son style. Sa belle et rapide carrière politique où ses convictions ne furent pas sacrifiées (notamment son opposition à la guerre d’Irak dans un contexte où les accusations d’ « antipatriotisme » étaient fréquentes et dévastatrices). Ses origines « métisses » assumées sans être revendiquées. Ces qualités, plus d’autres, sont précisément celles que recherchent, parfois inconsciemment, les Français prêts ainsi, au-delà des clivages et des appartenances politiques, à s’identifier à un Jaurès ou un Mendès France.

 

II. Les origines ethniques de Barack Obama, issues de la rencontre entre un père noir originaire du Kenya et une mère blanche native du Kansas, réveillent plus encore la mélancolie française. Non pas qu’Obama passionne les Français pour le fait qu’il apparaisse comme un homme de couleur mais surtout parce qu’il a su inscrire la reconnaissance identitaire légitime dans l’idéal politique commun forgé par les Pères fondateurs de la Constitution américaine. Et même qu’il est devenu capable de faire progresser cet idéal grâce à la question identitaire. Il faut lire ou relire à cet égard son discours de Philadelphie (du 18 mars 2008) [3] qui laisse très en arrière tous les efforts français pour penser fondamentalement notre bien commun politique. Non seulement Obama ringardise le discours politique français, mais instille beaucoup de mélancolie chez bien des Français conscients que leur pensée politique a pu être elle aussi proche, à certains moments de leur histoire, proche d’un idéal démocratique courageux et intégrateur.

III. La figure d’Obama n’agit pas seulement du point de vue de la question identitaire, mais aussi sur la question sociale. Ce n’est pas tant pour son ascension sociale (bien que réelle si l’on considère que sa jeunesse ne fut guère favorisée) que dans son choix de considérer la dimension sociale en face d’une opinion dominante pour qui la volonté personnelle et l’esprit de conquête suffiraient à régler la pauvreté et la misère. Son expérience d’animateur social entre 1984 et 1987 autant que son programme en faveur d’une assurance santé universelle rappellent que la question sociale implique un engagement politique majeure et qu’elle ne peut se cantonner qu’à simples effets d’annonce ou à une approche purement économiste. Obama donne ici une nouvelle leçon aux leaders politiques français.

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III. La question religieuse trouve aussi un nouvel horizon avec Obama. A l’origine agnostique, celui-ci s’est converti au christianisme après sa rencontre avec le pasteur Jeremiah A. Wrihgt, prédicateur de la Trinity United Church of Christ de Chicago. Le discours mi-religieux mi-politique de l’homme d’église et leader d’opinion l’a beaucoup inspiré dans sa construction de lui-même. Ce n’est pas par hasard qu’il a appelé l’un de ses livres du nom d’un sermon de Wright The Audacity of Hope. Mais Obama a récusé solennellement toute implication de la religion dans sa conception de la politique et affirmé qu’elle ne relevait que de la sphère privée. Ce fut l’une des grandes déclarations du discours de Philadelphie. A l’heure où la France n’arrive plus à penser sa laïcité dans des termes clairs et positifs, l’exemple d’Obama est à nouveau riche d’enseignements.

IV. Moins visible, la dimension intellectuelle incarnée par Obama peut tout autant nourrir la mélancolie française. Devenu juriste après de belles études de droit à la Harvard Law School, il opte pour l’enseignement du droit constitutionnel à l’université de Chicago (de 1993 à 2004). Il renonce de ce fait à l’enrichissement et à la sécurité d’une carrière dans un prestigieux cabinet d’avocats, destination logique des diplômés d’Harvard. Il intègre au contraire un cabinet spécialisé dans la défense des victimes de discriminations. Ce choix de l’enseignement et de l’engagement civique se tisse avec une claire conception de l’existence – telle qu’il l’a décrira à ses étudiants – et une volonté de la transmettre, dans ses cours, dans ses livres, dans la politique. La France peut méditer cet exemple, au milieu d’une crise profonde de son système universitaire et dans un contexte peu favorable à l’expression des idées. En son temps, Jaurès avait été lui aussi un intellectuel, un intellectuel en politique.

V. Obama, enfin, exprime la capacité d’un pays à pouvoir s’arracher à l’une de ses périodes les plus noires et à faire progresser, dans ce mouvement même, ses fondements les plus décisifs. Le fait qu’un homme comme lui, assimilé à une minorité que les Pères fondateurs américains avaient décidé de maintenir dans l’esclavage, accède aujourd’hui à l’élection présidentielle et porte les chances (sérieuses) du parti démocrate est la preuve que les Etats-Unis demeurent une démocratie. Celle-ci reste capable de se saisir au plus haut point, au cœur notamment du domaine constitutionnel, des questions sociales les plus brûlantes, celles qui concernent les hommes et les femmes dans leur quotidien et leur identité. Comme il s’en ouvrait à ses étudiants, Obama soulignait que « dans l’enseignement du droit constitutionnel […] vous êtes confronté à toutes les questions délicates : l’avortement, les droits des gays, l’affirmative action » [4].

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La passion des Français pour Obama, à laquelle n’échappe pas Mediapart [5], revêt un sens profond, comme si, à l’occasion des prochaines élections américaines, ils s’offraient un troisième tour à leur propre scrutin présidentiel de 2007. Alors que la vie politique française s’enfonce jour après jour plus dans la désespérance, l’exemple américain souligne qu’il n’existe pas de fatalité dans la vie des peuples démocratique. A condition que ceux-ci retrouvent ce qui les a rendu ainsi, leur identité démocratique en d’autres termes [6]. Peu importe donc que les évocations en France de Barack Obama empruntent par trop les voies de l’émotion. Car se joue dans ces représentations ni plus ni moins que la possibilité pour les Français de se redonner un idéal politique.

Vincent Duclert

[1]. Charles Péguy, « Courrier de Russie » [Cahiers de la Quinzaine,1905], in Œuvres en prose complètes, tome II, édition par Robert Burac, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 74.

[2]. Dreams from my Father. A Story of Race and Inheritance, 1995 (traduit en français sous le titre les rêves de mon père aux éditions des Presses de la Cité, 2008, 453 p.) ; The Audacy of Hope, 2006 (traduit en français sous le titre L’audace d’espérer. Une nouvelle conception de la politique américaine,aux éditions des Presses de la Cité, 2007, 368 p.)

[3]. Le discours de Philadelphie a été aussitôt (nouvelle preuve de ce que l’on avance dans cet article) publié par les Editions Grasset sous le titre : Discours sur la race (édition bilingue, préface de François Clemenceau).

[4]. Cité par François Durpaire et Olivier Richomme, L’Amérique de Barack Obama, Paris, Editions Démopolis, 2007,p. 41. Un ouvrage et un éditeur que je recommande.

[5]. Voir par exemple la très intéressante et empathique enquête de Thomas Cantaloube, publiée sur le site le 7 juin 2008.

[6]. Cf. notre ouvrage la France, une identité démocratique. Les textes fondateurs, Paris, Le Seuil, 2008,

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