Refondation du PS. Penser avec l’histoire

En dépit de son alliance tactique avec des barons vieillissants et des lieutenants aux aguets, Martine Aubry a, nous le pensons, la volonté de refonder le parti socialiste.
En dépit de son alliance tactique avec des barons vieillissants et des lieutenants aux aguets, Martine Aubry a, nous le pensons, la volonté de refonder le parti socialiste. En a-t-elle pour autant le pouvoir et les moyens ? La référence au « parti d’Epinay », quand François Mitterrand était parvenu en 1971 à faire l’unité des socialistes à son profit, ou bien la teneur du récent « texte d’orientations politiques 2008-2011 » (voir notre lecture critique, sur ce blog, à la date du 7 décembre) ne prêtent pas à l’optimisme. Pour contrer ce manque d’ambition dans les modèles disponibles, nous développons ci-dessous les raisons pour lesquelles une autre histoire du socialisme permettrait de refonder le PS sur des principes de lucidité et d’avenir. Nous espérons que d’autres contributions viendront nourrir des « Assises du socialisme hors-les-murs » dont le parti a bien besoin, ne serait-ce que pour retrouver sa place à gauche et en France. C’est en regardant avant lui et autour de lui qu’il parviendra à penser sa refondation.

V.D.

 

 

La facilité avec laquelle le parti socialiste s’est enfoncé dans la crise, jusqu’à l’élection finalement validée de Martine Aubry au poste de premier sécrétaire, a été souvent signalée. Il apparaît que les responsables socialistes, à l’inverse peut-être des militants et sympathisants, n’ont rien appris de leurs échecs. A cet égard, les six années perdues depuis le choc du 21 avril 2002 sont particulièrement vertigineuses. Plus encore que l’aveuglement des dirigeants du parti, attachés d’abord à la conservation de leurs ambitions personnelles, il s’agit bien aujourd’hui de la perte radicale d’une conscience politique commune, seule capable conjurer le spectre de la déchirure. Cette absence d’identité découle de notre point de vue du refus d’aller vers une histoire qui dépasse celle du parti. Nous n’affirmons pas ici que les socialistes soient indifférents à l’histoire. Mais leur histoire est polarisée sur les seuls appareils, à l’exclusion de toute autre configuration. Tout ce qui serait extérieur ou antérieur à la vie du parti est rejeté ou ignoré.

Prenons le cas emblématique de la figure de Jaurès régulièrement invoquée. On y célèbre le fondateur du parti en 1905 et le leader foudroyé à la veille de la Grande Guerre. Du Jaurès d’avant l’unité, rien ou presque sinon une mention rituelle concernant l’affaire Dreyfus dont on ne se souvient pas davantage qu’elle fut un événement majeur pour les socialistes, en les obligeant à se déterminer en face de toute la société, de toute la République, de toute l’humanité, et pas seulement en fonction de la doctrine marxiste et des intérêts du prolétariat. Une conscience politique travailla le socialisme comme jamais et repoussa l’aile dogmatique dirigée par Jules Guesde. Pourtant, lorsqu’il fallut construire l’unité, cette part démocratique et intellectuelle du socialisme fut écartée, parce que trop problématique et, en un sens, parce que trop politique. En l’abandonnant, le parti renonça à ce qu’elle transmettait, à savoir le sens des grandes batailles auxquelles les socialistes avaient participé, de la lutte contre le boulangisme à la conquête de la laïcité, et qui avaient démontré l’importance du socialisme pour le progrès de la République. Ce fut une erreur considérable, et ce d’autant plus qu’en 1905 la plupart des combats égalitaires, fondateurs d’une conscience politique commune, appartenaient déjà au passé. Le parti ne put attacher son nom avant 1914 qu’à la défense du syndicalisme ou à la lutte contre la guerre, ensuite à l’expérience du Front populaire et la victoire de 1981. Si l’on y réfléchit, son identité se réduit à ces quelques références incontournables et rien de plus sinon le rappel des congrès et des directions. Sa préhistoire n’existe pas, pas plus que les expériences dissidentes qui réveillèrent la valeur démocratique du socialisme, de la lutte contre la guerre d’Algérie à l’engagement pour les libertés pendant Mai 68. En rejetant cette histoire, le parti socialiste se condamna à être ce qu’il est aujourd’hui, dominé par son incapacité à faire de la politique et à comprendre la société.

Mais le parti peut encore exister politiquement à condition d’assumer précisément l’histoire de ces combats qui furent socialistes mais qui ne s’inscrivirent pas en son sein. En s’arrachant à la logique partitaire de l’histoire, le socialisme peut se réancrer sur ce qui lui fait défaut depuis tant d’années, la défense des libertés fondamentales, le choix de la justice en toute circonstance, la critique de lui-même afin de garder intact un pouvoir et une conscience politiques. Les exemples sont nombreux qui démontrent les ressources décisives d’une histoire libérée du socialisme, et qui résonnent aujourd’hui de manière troublante. Comme en ce jour du 24 juillet 1894 où Jean Jaurès s’éleva contre la volonté gouvernementale de faire disparaître « les idées anarchistes » dans la presse, les réunions publiques ou privées, et même dans la correspondance. Etendant sans limites l’arbitraire policier, le projet de loi introduisait de plus le risque de criminalisation de toute activité critique. La liberté de la presse et la liberté d’expression, deux libertés fondamentales, étaient ainsi étouffées par le pouvoir légal. Jaurès ne soutenait en rien les attentats anarchistes. Simplement il entrevoyait les dramatiques conséquences de cette loi d’exception « On nous reproche de faire obstruction, s’exclama-t-il dans La Dépêche de Toulouse ; nous, nous nous glorifions de nous opposer autant qu’il est en nous à une loi dont on pourra se servir pour inquiéter les plus tranquilles et les plus probes des citoyens. » Et Léon Blum de résumer dans la Revue blanche, quatre ans plus tard, le sens de ces lois dites « scélérates » : « Dirigées contre les anarchistes, elles ont eu pour résultat de mettre en péril les libertés élémentaires de tous les citoyens. »

Avec l’affaire Dreyfus, la défense de tous les citoyens s’imposa plus encore comme un devoir socialiste. Jaurès fut à nouveau en pointe dans ce combat. L’idée de justice lui faisait obligation d’intervenir en faveur d’un « bourgeois ». « Il paraît que c'est un calcul, dans le pays de la Déclaration des droits de l'homme, d'affirmer que l'on ne peut pas être jugé sur des pièces secrètes ! », déclara-t-il à la Chambre des députés dès le 24 janvier 1898. Mais de nombreux responsables socialistes refusèrent de le suivre. « Pour n’avoir pas défendu les droits de l’homme, les chefs, qui se croyaient socialistes, ont défendu les bourgeois qui violaient ces droits, écrivit alors Charles Péguy : ils ont choisi le moment décisif pour trahir leur parti, et, ce qui est beaucoup plus grave, pour trahir l’humanité. »

La guerre d’Algérie mit aussi les socialistes en face d’une réalité critique. Et les mêmes critiques s’exprimèrent. En janvier 1957, André Philip, l’un des dirigeants de la SFIO opposés au courant majoritaire belliciste de Guy Mollet, fut traduit devant le comité directeur du parti. Ripostant à ses détracteurs, il publia quatre mois plus tard un essai percutant, Le socialisme trahi. Sa lucidité peut s’écrire au présent. « Le Parti socialiste est en train de perdre, non seulement son idéal politique, mais la notion même de la vérité, et de la remplacer par un groupement de puissance autour d’un appareil administratif directeur », écrivait-il voilà plus de cinquante ans. Aujourd’hui, l’examen critique du passé est, pour tous les socialistes, un préalable politique autant qu’une exigence intellectuelle.

 

Vincent Duclert, historien.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.