Pour François Hollande. Un point de vue sur le «vote utile»

A la veille d’une échéance électorale capitale, il est temps de réveiller le blog « Entre histoire et politique ».

Les défis qui se présentent à François Hollande s’il est élu Président de la République et au gouvernement qu’il formera avec son Premier ministre seront considérables. La longue séquence qui se refermera le 6 mai aura balayé bien des repères sans en avoir créés de nouveau. Si on peut donner crédit à la présidence de Nicolas Sarkozy d’avoir ouvert de nombreux chantiers, elle n’en mené que très peu à son terme. Le pays est épuisé par des réformes conduites avec une grande brutalité, en dehors des pratiques régulières du gouvernement raisonnable des personnes et des institutions, en vertu d’un système de pouvoir n’acceptant ni la critique ni l’opposition. On ne compte plus les fonctionnaires sanctionnés pour n’avoir pas voulu agir avec la même précipitation, la même brutalité. On ne voit même plus les pauvres rendus plus pauvres par un égoïsme de classe et un mépris pour l’humanisme, les victimes d’une politique qui s’est acharnée sur les plus faibles et a fait des étrangers comme des minorités visibles des dangers pour l’ « identité nationale » élevée au rang de grande cause.

A la fatigue sociale, au sentiment d’appauvrissement et de déclin s’ajoute la perte de confiance dans la politique comme moteur du progrès et force de dignité. Le choix des extrêmes ou les taux annoncés d’abstention traduisent cette défiance profonde et cette dépression intime. La parole raisonnable de François Hollande, sa campagne proche et apaisée ont souffert elles aussi de ces blessures du corps social puisqu’elles ne semblaient pas pouvoir toujours les guérir dans l’instant. Pourtant c’était la réponse à avoir, retisser patiemment du lien politique en attendant le lien social, expliquer, convaincre.

Pour assumer cette tâche politique assez inédite dans l’histoire française, pour affronter la situation économique, sociale et morale dans laquelle se trouve la France, pour résister aussi aux probables contre-offensives de la droite sarkozyste contrainte de devoir abandonner le pouvoir, François Hollande a besoin d’une forte légitimité. Celle-ci lui sera acquise par le suffrage, celui du second tour mais d’abord celui de premier tour. Le « vote utile » peut avoir ici une autre fonction que celle d’écarter les expressions différentes, dissidentes, et de renforcer l’autorité indiscutée du monarque républicain. En rendant François Hollande plus assuré, un franc succès au premier tour peut lui permettre de faire des choix courageux, de réaliser des réformes nécessaires en matière de justice sociale notamment ou de moralisation de la vie politique. Cet argument peut étonner, à l’opposé du point de vue traditionnel qui voudrait que le vainqueur soit rappelé à un certain nombre d’exigences par la pression d’un bon résultat électoraux des challengers au sein de sa famille politique. Pourtant, à la veille de ce premier tour, c’est le vote utile que je souhaite défendre, dans l’intérêt d’un avenir pluraliste et respectueux des différences.  

Pour avoir observé François Hollande dans la campagne, il m’apparaît qu’il est conscient de ses responsabilités historiques et qu’il ne les fuira pas une fois élu. Il ne présidera pas selon une logique partisane et prônera une République ouverte à la différence et à la critique.  A cet égard, je souhaite apporter un témoignage personnel, du « vécu » comme on dit et qui dit parfois plus que les analyses générales. Amené à la fin de l’hiver 2010-2011, avec Bernard Poignant, Dominique Villemot, Denis Lefebvre et Philippe Terrancle, à lui proposer de s’exprimer au cours d’un grand entretien et de le faire précéder des discours qu’il avait prononcés depuis Lorient le 27 juin 2009 – afin de transmettre aux Français, à la veille d’échéances dont nous savions l’importance, une documentation de qualité -, il nous avait reçus dans son petit bureau de l’Assemblée nationale. Je le rencontrai pour la première fois. Chaleureux , attentif, concentré, il m’indiqua m’avoir lu, et notamment dans La gauche devant l’histoire *. Il ajouta que j’avais été sévère. Effectivement, j’avais constaté dans les premières pages de cet essai combien, pour les dirigeants du parti socialiste et les courants qui le composaient, « l’histoire et le savoir étaient inaudibles ». Peut-être François Hollande considéra-t-il que c’était une garantie de sérieux du livre à venir. En tout cas, il nous pleinement fit confiance et me fit confiance dans l’édition du Rêve français **.

Il a agi dans cette campagne avec un fort sens politique. On a pu le lui reprocher, considérant que cela le ramenait aux temps où, à la tête du parti socialiste, il recherchait coûte que coûte la synthèse. On peut aussi voir dans ses choix de campagne le souci de privilégier la compétence intellectuelle et le recul historique. Le travail d’Aurélie Filippetti et de Karine Gloanec-Maurin au pôle culture, celui de Vincent Peillon au pôle éducation sont de bonne augure à cet égard. On a là, avec eux, un savoir précis et une volonté d’agir, demain, en connaissance de cause et dans le souci du dialogue et de la responsabilité***.

C’est effectivement un changement de mode de gouvernement qui est attendu, au-delà de la simple alternance politique. C’est une exigence qu’attendent les électeurs de gauche mais aussi, certainement, cette partie de la droite qui ne se reconnaît ni dans le sarkozysme ni dans la tentation frontiste. C’est bien d’un premier tour historique dont il s’agit dimanche 22 avril 2012.

Vincent Duclert  

 

* La gauche devant l’histoire. A la reconquête d’une conscience politique, Paris, Le Seuil, 2009, 169 p.

** Editions Privat, août 2011, 287 p.  

*** Mercredi 18 avril, à la Fondation Jean-Jaurès, Karine Gloanec-Maurin s’est exprimée au sujet du dossier de la « Maison de l’histoire de France » voulue par Nicolas Sarkozy. Démontrant sa très bonne connaissance du dossier, indiquant qu’un travail de compréhension était mené dans l’équipe de campagne du candidat, elle a annoncé que le projet serait arrêté et qu’une réflexion approfondie serait inaugurée au sujet de la rencontre de l’histoire et du musée.   

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