Nicolas Sarkozy et le Panthéon

La réponse un peu courte d’Edouard Launet dans une chronique amusée de Libération [1] à la question de savoir pourquoi Nicolas Sarkozy délaisse le Panthéon – « tout occupé à redonner du pouvoir d’achat aux Français » -, n’épuise pas le sujet.

La réponse un peu courte d’Edouard Launet dans une chronique amusée de Libération [1] à la question de savoir pourquoi Nicolas Sarkozy délaisse le Panthéon – « tout occupé à redonner du pouvoir d’achat aux Français » -, n’épuise pas le sujet. A moins que l’auteur ne se cantonne qu’au second degré, il lui a échappé que le président de la République ne cesse par ailleurs d’intervenir dans la commémoration du passé, prenant même l’initiative d’une véritable croisade pour retravailler les fondamentaux de l’histoire nationale et faire cesser la « mode exécrable » de la repentance (9 mars 2007). La célébration nationale de Guy Môquet et de sa dernière lettre le 22 octobre 2007, l’hommage national au dernier poilu mort pour la France Lazare Ponticelli le 17 mars 2008, la commémoration nationale de la Résistance au plateau des Glières le lendemain, les obsèques nationales d’Aimé Césaire en Martinique le 20 avril, autant d’événements qui ont vu le président de la République en tête des cortèges et des défilés. La question est donc posée de savoir ce qui, dans le Panthéon, résiste à Nicolas Sarkozy.

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Une hypothèse serait que le Panthéon, comme monument national et rite républicain, serait trop identifié à la gauche, depuis la panthéonisation de Jean Jaurès en 1924 jusqu’à la cérémonie organisée pour son investiture par François Mitterrand le 21 mai 1981. Nicolas Sarkozy reprendrait ainsi une antienne de la droite conservatrice qui avait amené, le 11 novembre 1920, à choisir l’Arc de Triomphe et non le Panthéon pour y inhumer les restes du Soldat Inconnu. Mais c’est mal le connaître, lui qui n’a eu de cesse aussi de récupérer des icones de gauche pour les retourner contre ses adversaires politiques. Et le Panthéon pourrait lui être aussi d’autant plus utile qu’il est directement à sa main : le Président de la République est en effet maître du choix des élus et des cérémonies en vertu d’un usage constitutionnel forgé par le général de Gaulle et son ministre de la Culture André Malraux à quelques jours du transfert des cendres de Jean Moulin (décret du 11 décembre 1964). Il faudrait envisager plutôt comment le Panthéon pourrait ébranler l’actuel ordonnancement idéologique connu sous le nom d’identité nationale et qui a servi de plate-forme décisive à l’élection de Nicolas Sarkozy. Un premier fait à considérer réside justement dans cette souveraineté du président de la République sur le Panthéon. Ellen’est fondée que par défaut, en application des articles 34 (définissant le domaine de la loi) et 37 (stipulant que « les matières autres que celles qui sont du domaine de la loi ont un caractère réglementaire »). François Mitterrand se contenta de faire contresigner les décrets présidentiels par le Premier ministre et le ministre responsable (art. 19). Mais Jacques Chirac introduisit une modification importante en décidant de soumettre les décrets à la délibération du Conseil des ministres. L’évolution vers un type de décision plus collégiale et les implications constitutionnelles en puissance ne peuvent alors que fragiliser la tension personnelle de Nicolas Sarkozy sur la mémoire et l’histoire.Une seconde raison tiendrait dans la vocation du Panthéon à être un conservatoire d’histoire inaliénable. Certes, nous nous trouvons devant une version bien mythique et peu critique du savoir historique, mais il n’empêche que les hommes et femme (Marie Curie) inhumés dans la crypte ré-historicisent une conception de la France que l’identité nationale vide au contraire de sa continuité au profit de l’exaltation de figures isolées et de coups médiatiques. La densité historique qui caractérise le Panthéon interdit de pouvoir redistribuer le passé national sans l’inscrire dans la tradition dessinée par ce rite républicain. On mesure à cet égard combien le monument mériterait aujourd’hui plus et mieux que quelques expositions temporaires (certes honorables) qui tentent de satisfaire l’attente légitime de son public. Dans le roman national qu’écrit le Panthéon depuis la Révolution française, une inflexion décisive produite au début du XXe siècle renforce par ailleurs sa vocation à résister aux injonctions officielles quand bien même le pouvoir décide des héros dignes d’y figurer. Elle s’est produite à l’occasion du transfert des cendres d’Emile Zola au Panthéon dont le centenaire a été commémoré très discrètement le 4 juin dernier, comme le relevait Ed. Launet dans sa chronique de Libération. Un colloque organisé trois jours plus tard in situ,par la Société littéraire des amis d’Emile Zola et le CNRS,souligna ce qui, précisément, avait rendu le Panthéon résistant. A savoir le fait qu’Emile Zola n’avait pas été honoré pour son œuvre littéraire mais pour un acte civique, la lettre au Président de la République « J’accuse… ! » et le combat qui s’en suivit. Alors que les républicains s’employaient à normaliser le Panthéon en le transformant en « Ecole normale des morts », Jaurès, Allemane, Pressensé et autre Marcel Sembat interrompirent cette marche académique en honorant la dissidence du citoyen en face des pouvoirs. Ce nouveau cours dans l’élection des grands hommes présente aujourd’hui quelques risques, la dissidence civique s’étant même fortement relancée dans la société. Devant ces difficultés, le plus simple n’est-il pas pour la présidence de Nicolas Sarkozy de neutraliser le Panthéon en multipliant, autour de lui voire contre lui, des messes mémorielles concurrentes, toutes celles que nous avons évoquées au début de cet article. Les nombreux débats qui ont eu lieu à l’occasion de la proposition de transfert des cendres du capitaine Dreyfus (printemps 2006) montrèrent l’intérêt des Français pour leur histoire et ses processus de représentation. La réflexion sur le devoir d’histoire et les valeurs politiques qu’il importe de défendre à travers la panthéonisation des « grands hommes la patrie reconnaissante » ne peut faire l’économie d’une interrogation collective sur le destin du monument lui-même. A l’heure où les ministres de la Défense et de de la Culture réfléchissent à l’étrange projet de « Maison de l’histoire » - Centre de recherche et de collections permanentes dédié à l’histoire civile et militaire, souhaité par Nicolas Sarkozy et envisagé aux Invalides *, il conviendrait d’abord de s’interroger : « Que faire du Panthéon ? » Et pourquoi pas, justement, un grand musée d’histoire pour commencer ! *** Voir le rapport d’étape d’Hervé Lemoine : http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/084000137/0000.pdf** Pour aller plus loin, nous nous permettons de signaler nos récents travaux : Dreyfus au Panthéon. Voyage au cœur de la République (Editions Galaade, 2007) et La France, une identité démocratique. Les textes fondateurs (Le Seuil, 2008).

[1]. Edouard Launet, « Qui va Zola ? », Libération, 13 juin 2008.

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