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Billet de blog 20 nov. 2009

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« Les pays libres » ou le Panthéon d’Albert Camus

Nous vivons, depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, une période très singulière caractérisée par l'idéologisation à marche forcée d'une nation, d'un régime et de leur histoire. Les institutions républicaines ne remplissent plus leur rôle.

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Nous vivons, depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, une période très singulière caractérisée par l'idéologisation à marche forcée d'une nation, d'un régime et de leur histoire. Les institutions républicaines ne remplissent plus leur rôle. Soit elles sont vidées d’une partie du pouvoir qui leur permettait précisément d’équilibrer les pouvoirs selon le principe démocratique, c’est le cas ou le cas du Parlement ou de la justice, soit elles disparaissent au profit d’une ambition personnelle et d’une personnalisation des fonctions tout à fait contraires à la tradition républicaine, on y reviendra avec la présidence de la République ou certains ministères. Cette idéologisation des fonctions de l’exécutif, de Nicolas Sarkozy à Eric Besson, a désormais sa doctrine officielle, que les préfectures sont chargées de répandre, l’identité nationale. On dit déjà sur ce blog ce qu’il faut penser de ce culte du national qui relève du nationalisme autoritaire.

Les services de Nicolas Sarkozy ont testé hier dans les médias l’hypothèse (rendue publique par Le Monde fr) d’un transfert de la dépouille d’Albert Camus au Panthéon à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’écrivain. Si la famille donne son accord, on assistera donc à la première panthéonisation présidée par Nicolas Sarkozy qui, en tant que président de la République, décide de l’entrée des « grands hommes la Patrie reconnaissante » *. Pour autant, le sacre national d’Albert Camus risque de rendre un peu difficile la rédaction du discours présidentiel et des « éléments de langage » consacrés au futur événement. Parce qu’Albert Camus et son œuvre entrent difficilement dans le moule de l’identité nationale. La Peste, qui valut à l’écrivain son prix Nobel **, contient du reste d’intéressantes réflexions sur l’être-ensemble et le lien civique qui ne seraient pas vraiment en odeur de sainteté du côté de l’Elysée.

Au terme d’une lutte inégale contre la terrible épidémie, le docteur Rieux, l’un des héros de ce combat improbable et finalement victorieux, confie que « la vraie patrie se trouvait au-delà des murs de cette ville étouffée. Elle était dans ces broussailles odorantes sur les collines, dans la mer, les pays libres et le poids de l’amour. Et c’était vers elle, c’était vers le bonheur, qu’ils voulaient revenir, se détournant du reste avec dégoût. » Rieux avoue pour finir qu’il est l’auteur de cette chronique d’une résistance, et Albert Camus livre alors à son lecteur le témoignage que le médecin est désormais en position de transmettre. « Etant appelé à témoigner, à l’occasion d’une sorte de crime, il a gardé une certaine réserve, comme il convient à un témoin de bonne volonté. Mais en même temps, selon la loi d’un cœur honnête, il a pris délibérément le parti de la victime et a voulu rejoindre les hommes, ses concitoyens, dans les seules certitudes qu’ils aient en commun, et qui sont l’amour, la souffrance et l’exil. C’est ainsi qu’il n’est pas une des angoisses de ses concitoyens qu’il n’ait partagée, aucune situation qui n’ait été aussi la sienne. »

Ce bref et décisif passage de La Peste incite à penser l’ « identité » politique qui émane de cette confession imaginée dans son roman par Albert Camus. Elle se caractérise d’abord par la reconnaissance du citoyen et de la personne, la reconnaissance de sa capacité d’agir, de sa souveraineté en face de la puissance publique, de l’Etat, de l’événement, voire de l’histoire. Elle se définit ensuite par une attention à l’autre, au persécuté, à celui qui pour des raisons matérielles, juridiques, culturelles, n’est pas en mesure de se défendre et qui souffre en silence. C’est l’identité démocratique qui renvoie ici l’identité nationale à l’espace clos qui est le sien.

Ce devoir de solidarité avec « l’humanité souffrante » comme le disait Jaurès à propos du capitaine Dreyfus à l'île du Diable, cette exigence de se tenir « du côté de ceux, quels qu’ils soient, qu’on humilie et qu’on abaisse » comme le déclarait Albert Camus en 1953, ne séparent pas l’homme (au sens d’homme engagé, de citoyen) de l'écrivain. Au contraire. « Je mesure la grandeur d’un artiste (Molière, Tolstoï, Melville) à l’équilibre qu’il a su maintenir entre les deux », confiait encore Albert Camus dans cet entretien ***. Et de conclure sur une remarque qui nous concerne plus que jamais. « Aujourd’hui, sous la pression des événements, nous sommes contraints de transporter cette tension dans notre vie aussi. » Pour tenter d’exprimer ce qu’il était, Albert Camus se souvenait aussi des héritages reçus de l'étranger. Homme d’une Europe des libertés, il reconnaissait ainsi, dans sa conférence du 22 janvier 1958, tout ce qu’il devait à l’Espagne libre. « Vous et moi savons que nos luttes sont interminables », disait-il à ses amis espagnols exilés.

Dans le contexte de l’ « identité nationale » refermant la France dans ses frontières territoriales et figeant le sentiment d’appartenance dans une formule exclusive, il sera bien difficile d’imaginer une cérémonie du Panthéon qui restitue cette pensée esthétique et politique d’Albert Camus. Evidemment, Nicolas Sarkozy peut toujours noyer l’auditoire sous un déluge de citations et de propositions qui disent tout et son contraire comme excelle à le faire sa plume attitrée Henri Guaino. Rien n’y fera cependant, et Albert Camus se retrouvera au milieu d’une bien mauvaise entreprise de manipulation du pouvoir actuel. Laissons-le plutôt dormir dans ce paysage qu’il aimait tant, de soleil, de lumière et culture, à Lourmarin dans le Lubéron. Et lisons La Peste ou ses textes politiques jamais très éloignés de sa littérature. C'est son Panthéon plus que jamais.

Vincent Duclert

* On entend aujourd’hui « grands hommes » selon les deux sexes de l’humanité. Concernant cette expression « Aux grands hommes la Patrie reconnaissante » gravée par les révolutionnaires de 1789 au fronton de l’église Sainte-Geneviève transformée en temple républicain, on remarquera d’une part qu’il n’est pas précisé que ces « grands hommes » doivent être de nationalité française, et que le terme « nation » ou « national » n’est pas non plus présent. On suggère donc à la présidence de la République, à l’occasion du transfert des cendres d’Albert Camus au Panthéon, de modifier l’inscription de la manière suivante : « Aux grands Français la Patrie nationale reconnaissante ».

** Le prix Nobel de littérature n’est pas décerné pour un ouvrage en particulier mais pour une œuvre. Néanmoins, on s’accorde à reconnaître que La Peste paru en 1947 domine l’œuvre d’Albert Camus.

*** « L’artiste et son temps », publié dans le volume de La Pléiade, Essais, 1977, p. 803.

NB. Après l'information révélée par le Monde fr, l'édition papier du Monde datée du 21 novembre fait sa une sur "Albert Camus au Panthéon ?" avec un dessin de Plantu très politiquement incorrect (et revigorant). P. 13, Arnaud Leparmentier, correspondant à Bruxelles, restitue le projet élyséen dévoilé par Nicolas Sarkozy en marge du Conseil européen ("Camus au Panthéon, 'un symbole extraordinaire'"), tandis que p. 26 Olivier Todd, l'un de ses biographes, indique les raisons pour lequelles il s'oppose à ce projet. "Il faut garder Camus vivant. Il permet de réfléchir". C'était aussi ma conclusion

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