PS. « La nature a horreur du vide »

Pour expliquer le nouvel épisode de la crise sans fond que connaît le parti socialiste, il suffirait de se souvenir de l’aphorisme d’Aristote, « la nature a horreur du vide ». Les déclarations répétées et cependant guère décisives de Manuel Valls adepte de la petite phrase et du coup de pub
Pour expliquer le nouvel épisode de la crise sans fond que connaît le parti socialiste, il suffirait de se souvenir de l’aphorisme d’Aristote, « la nature a horreur du vide ». Les déclarations répétées et cependant guère décisives de Manuel Valls adepte de la petite phrase et du coup de pub ne méritaient certainement pas la mise en demeure de rentrer dans le rang que lui adressa la première secrétaire. Le premier résultat de cet acte d’autorité en fut son échec cuisant, le député-maire d’Evry renvoyant Martine Aubry dans ses cordes. Le second fut de donner à Manuel Valls l’audience qu’il recherchait précisément et d’en faire désormais le premier opposant à la ligne majoritaire. Maintenant,il écrit dans le Financial Times sans que néanmoins sa pensée déployée ce matin dans les colonnes du journal britannique ne change le destin du socialisme français. Mais Valls occupe à sa façon – mais à juste raison, qui pourrait lui en faire le reproche ?- le terrain de la réflexion que le parti a déserté, et c’est là le grand enseignement de la nouvelle crise. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une découverte, et ceux qui lisent ce blog ou les tribunes de Mediapart comme la « Lettre à ces socialistes qui nous désespèrent » publiée par Edwy Plenel le 9 juin 2009 savent de quoi ils en retournent : un parti et une direction incapables non seulement d’agir politiquement en face de la droite sarkozyste mais aussi d’apporter à des militants, des sympathisants, des électeurs, une pensée qui leur donnerait la fierté ou du moins la raison de demeurer socialistes, de gauche quoi. Le parti n’est pourtant dépourvu de moyens pour cette ambition.

Les socialistes ont une histoire d’abord qui n’est pas seulement un passé que l’on décline dans la rubrique « passé » en mettant quelques historiens et historiennes sur un coin de table, mais un pouvoir que l’on se donne de penser avec gravité, avec distance, avec critique (c’est ce que j’ai développé dans mon livre paru en mars dernier au Seuil, La gauche devant l’histoire. A la reconquête d’une conscience politique, et que les récents événements, depuis l’échec aux européennes jusqu’à cette nouvelle crise de gouvernement tenteraient plutôt à valider qu’à infirmer).

Le socialistes disposent aussi de lieux nombreux de réflexion qu’ils sollicitent à marche forcée ces dernières semaines, les fameux think tank du PS, Terra Nova, la Fondation Jean Jaurès, Le Lab ou Laboratoire des Idées, dont le moins qu’on puisse dire est que « cela ne prend pas ». Pourquoi cette impossibilité d’exister par les idées alors qu’on y met semble-t-il tellement de bonne volonté rue de Solférino ? Je répéterai ce que j’ai exposé devant le député Christian Paul, leader du Lab, lors d’un débat organisé par le journal Libération *, à savoir que les think tank permettent certainement de penser le monde grâce au travail des experts offrant des boites à outils très sophistiquées aux dirigeants du PS. Mais le problème est que l’on ne peut s’approprier de telles solutions qu’à condition de se penser soi-même, disons d’un point de vue historique, moral, philosophique. Or, c’est précisément cette dimension qui manque aux socialistes d’aujourd’hui alors qu’elle les caractérisait hier, de Jaurès à Blum, de Mendès France **à Mitterrand même ***. Je renverrai cependant aux efforts d’un autre think tank, L’OURS, qui vient de publier un nouvel ensemble de débats sur la question des libertés. Mais ces « pages roses » du mensuel sont-elles lues en haut lieu hormis dans le bureau d’Alain Bergounioux qui les co-animent courageusement ?

La première secrétaire elle-même s’emploie à exister sur le plan des idées. Mais elle finit par caricaturer cette exigence, comme lorsqu’elle parle de « post-matérialisme » dans un entretien du Monde qui a du sidérer pas mal de militants dont l’horizon est surtout celui d’un attachement aux libertés (y compris celle de pouvoir héberger chez soi un étranger si on le souhaite, comme le rappelait Jean-Pierre Vernant dans un très beau texte, un testament politique, « Quand quelqu’un frappe à la porte… » **** ) et du sens d’une histoire faite de combats improbables et pourtant victorieux pour la plupart, un socialisme à la française qui ressemble beaucoup finalement au libéralisme américain ou progressisme à la Paul Krugman, auteur en 2007 d’un essai incomparable L’Amérique que nous voulons qui sonna le glas du bushisme Martine Aubry a révélé aussi qu’elle ne croit peut-être pas autant qu’elle dit à cette dimension des idées et du projet puisqu’elle s’est précipitée simultanément dans le jeu des alliances électorales, avec son appel à gauche pour une « maison commune » que les alliés pourtant naturels du PS ont rejeté les uns après les autres.

Le résultat de cette incapacité à se construire dans la profondeur et dans la continuité explique alors que le vide ainsi produit ait donné des idées à Manuel Valls appliquant la stratégie qui a triomphé avec Nicolas Sarkozy, à savoir s’imposer par un incessant commentaire du monde, de la France et de soi-même. L’actuel président de la République a, de ce point de vue-là, réussi comme François Mitterrand naguère. Ce succès est l’une des explications de la séduction, parfois sincère, qu’il a opérée sur un certain nombre de socialistes. Et ce n’est certainement pas fini comme n’est certainement pas terminée la descente aux enfers d’un parti qui manque jusqu’à son devoir premier d’incarner l’opposition en démocratie, « le pouvoir qui arrête le pouvoir ». Rien que cela, cette réflexion sur le devoir démocratique, ferait un programme pour le PS !

« Que faire ? », doit se demander la camarade Aubry dans son bureau de la rue de Solférino. Puisque l’on ne m’a rien demandé, j’ose justement quelques conseils que les lecteurs de Mediapart pourront commenter ou accompagner des leurs. D’une part, qu’elle existe par elle-même, c’est-à-dire qu’elle cesse d’apparaître comme le jouet (c’est le sentiment que j’ai en eu entendant ses lieutenants expliquer le sens de sa lettre à Manuel Valls) des grands barons du PS, et qu’elle arrête de prendre au pied de la lettre les concepts abscons style « post-matéralisme » qu’on lui fournit sur des fiches et qui l’égarent plus qu’ils ne l’ancrent dans une posture intellectuelle.

D’autre part lire, écrire, se donner à elle-même, en ces temps de vacances qui approchent quand même, une pensée sur le socialisme à la française, une réflexion sur la possibilité que ce courant politique fondamentalement progressiste puisse de nouveau incarner un espoir de changement, développer un projet de liberté, contribuer au roman national. Enfin s’exprimer en des temps et des lieux qui soient choisis par elle pour lancer, dès cette rentrée, une opération de sauvetage politique d’un parti qui erre désormais.

La tâche de première secrétaire est de donner aux socialistes la capacité de s’entendre et de se déterminer sur un certain nombre de principes, « les quelques valeurs pour lesquelles on est capable de se battre voire de mourir » comme on dit. Mettre en retrait sa propre ambition personnelle/présidentielle pour permettre la discussion sur le fond, établir une déclaration de principe –comme celle qui existe mais dont on n’entend guère parler -, se situer par rapport aux derniers désastres, le 21 avril, le 7 juin, afin de tourner justement la page, avec intelligence.

Dans ce registre, Mediapart pourrait prendre aussi l'initiative, accueillir des contributions qu’on verrait limitées à une et une seule par auteur, et qui émanerait non seulement de dirigeants, d’élus, d’intellectuels mais aussi de militants, de sympathisants, d’électeurs ou de futurs électeurs, bref des assises du socialisme hors-les-murs. Le temps de l’été est propice à la réflexion, à l’écriture, à la lecture, au partage. C’est la meilleure façon je crois de conjurer le vide, la peur qu’il inspire et les erreurs auxquels il mène.

Vincent Duclert

 

*C’était le 25 juin. J’en profite pour signaler l’intéressante tribune de Laurent Bouvet publiée ce matin 21 juillet sous le titre « Qui a peur de Martine Aubry ? » ; sur la page d’à côté, une nouvelle offensive des partisans des Primaires, d’Olivier Ferrand à Arnaud Montebourg, qui relèvent la tête puisque la première secrétaire vient de griller la cartouche qui lui avait permis de repousser l’offensive des têtes d’affiche en arguant de la primauté du projet, des idées. Mais comme ceux-ci s’avèrent finalement une coquille vide, la contre-offensive est de retour.

**Je ne vais pas tarder à écrire sur PMF dans ce blog, mais considérons ici qu’il appartient aux socialistes par ce qu’il leur a apporté, à savoir la doctrine qui permit au PS de François Mitterrand de triompher.

***François Mitterrand avait très bien compris que cette dimension était essentielle pour fonder un projet politique à la fois collectif et individuel. Le problème est qu’il en a fait le paravent de pratiques de pouvoir qui posent problème à tous les socialistes dotés d’un peu de morale.

****in Entre Mythe et politique, Paris, Le Seuil , coll. «La Librairie du XXe siècle », 1996)

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