L’ultra-droite et la démocratie. Des enseignements pour 2012

La stigmatisation, par le Président de la République, de la communauté des Roms et des gens du voyage, suivie de l'application d'un programme de démantèlement des campements et d'expulsion massive de citoyens européens, ne s'oppose pas seulement à la morale chrétienne, comme l'ont rappelé ce week-end des hommes d'Eglise.

La stigmatisation, par le Président de la République, de la communauté des Roms et des gens du voyage, suivie de l'application d'un programme de démantèlement des campements et d'expulsion massive de citoyens européens, ne s'oppose pas seulement à la morale chrétienne, comme l'ont rappelé ce week-end des hommes d'Eglise. Elle renvoie la France à des temps où la République légiférait contre ses propres principes (voir l'article précédent, La République et les « nomades »). Elle s'attaque à des populations qui n'ont cessé, dans l'histoire, d'être les victimes de persécution simplement parce que leur nomadisme dérangeait le centralisme des Etats et le conformisme des sociétés. Le nazisme est allé jusqu'à organiser leur extermination. Le régime de Vichy a interné 6 500 Tsiganes dans des camps. Cette stigmatisation flatte les instincts collectifs les plus bas, elle réveille les préjugés ancestraux d'une société prompte à dénoncer son voisin - surtout s'il est misérable et ressemble à un voleur de poule. On pourra relire à ce propos l'album d'Hergé, Les Bijoux de la Castafiore (1961) et la morale qu'en offre l'auteur. Un minimum de bon sens permettra de comprendre que si les « gens du voyage » circulent à bord de voitures puissantes, c'est d'une part pour tracter leurs caravanes, et que, d'autre part, ils n'ont pas de résidences sédentaires impliquant des frais dont ils sont dès lors dispensés.

La politique de Nicolas Sarkozy et de son gouvernement s'opposent enfin à l'honneur et à la fonction de la politique qui consistent au contraire à enseigner la tolérance, à favoriser la paix civile, et à hisser les mentalités vers plus de justice et de raison. Car il ne s'agit pas du tout, dans cet acharnement, d'impératif de sécurité. Les lois en vigueur, le nombre de policiers et de gendarmes en France, le professionnalisme des forces de l'ordre ne peuvent que facilement avoir raison de ces redoutables ennemis de l'ordre public. Non. On se trouve simplement en présence d'un parti idéologique - que l'on pourrait qualifier d'ultra-droite - qui a décidé de rompre avec les valeurs historiques de la démocratie patiemment construites en France, qui n'a qu'indifférence pour les négations répétées de la constitution, qui méprise l'opposition et la contradiction, qui met la France au ban de l'Europe et des nations civilisées, tout cela pour conserver le pouvoir. Par tous les moyens. La persécution des Roms ne vient que s'ajouter en effet à une longue liste d'initiatives dominées par un nationalisme débridé. Ce cynisme de l'exécutif doublé de pratiques autoritaires et d'instrumentalisation de l'Etat constitue un sérieux danger pour l'avenir de la France. Il menace le progrès social et politique.

Les élections générales de 2012, présidentielle et législatives, auront pour cette raison une signification particulière. Pour la droite, il, s'agira de savoir si elle doit continuer d'accepter plus longtemps ces provocations répétées à son esprit de responsabilité, à ses valeurs chrétiennes, à son sens de la grandeur nationale. Elle se voit placée devant l'histoire, la sienne, et celle de sa place dans la vie politique française. Si Nicolas Sarkozy est battu, il est fort à parier que la droite qui lui sera restée solidaire paiera un lourd tribut à cette expérience autoritaire. Mais pour que Nicolas Sarkozy soit défait et que l'ultra-droite perde la majorité au Parlement, il faudra que la gauche assume elle aussi sa responsabilité à l'égard de la démocratie. En effet, ces élections ne porteront pas sur des programmes de gouvernement ou des différences d'approches des problèmes communs. Il s'agira au contraire de restaurer en France un esprit des lois, un respect des libertés et une conception de la politique qui seuls permettent aux partis de gouverner, à la citoyenneté d'exister, aux personnes de vivre dans la dignité. La gauche se trouve elle aussi devant l'histoire.

La France elle-même peut et doit agir. Les électeurs peuvent décider d'accorder à la gauche leurs suffrages s'ils reconnaissent qu'elle a effectivement fait le choix - non d'une politique partisane ou d'une simple opposition mais bien de la défense de la République à travers ses principes démocratiques. La société peut exiger de la gauche qu'elle soit au rendez vous d'un tel défi, comme elle a pu l'être à différents moments de l'histoire nationale. La société ne peut pas, en tout cas, devenir la caution d'un parti idéologique qui choisit de parler pour elle et de dévoyer son attente de « sécurité ». La politique que conduit le gouvernement, c'est bien plus celle de l'insécurité comme l'ont montré les pratiques répressives de la garde à vue ; c'est celle de l'exclusion lorsque l'égalité devant la loi n'existe plus pour des « Français d'origine étrangère » ou des Roms en majorité français ; c'est celle de la peur pour les faibles que la loi a pourtant vocation de protéger. Le devoir du peuple français est de reprendre conscience de lui-même. C'est le premier pas vers le retour à la politique, à l'histoire et à la souveraineté.

Vincent Duclert

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