La République et les «nomades». Une page noire

L’histoire récente des Tsiganes en France montre comment un régime républicain peut suspendre les libertés individuelles en désignant un groupe social ou ethnique comme collectivement dangereux.

L’histoire récente des Tsiganes en France montre comment un régime républicain peut suspendre les libertés individuelles en désignant un groupe social ou ethnique comme collectivement dangereux. En 1908, la loi sur le vagabondage et la mendicité inclut en effet la population « nomade » et la stigmatisa. La loi du 16 juillet 1912 accrut sa précarité et son exclusion. Seulement abrogée en 1969, cette dernière définissait trois catégories d’ « ambulants », les marchands ambulants, les forains, et les « nomades » - cette dernière expression désignant clairement les Tsiganes. Les débats parlementaires qui avaient précédé le vote de la loi avaient été très explicites, à l’instar du député Pierre-Etienne Flandin déclarant le 10 mars 1911 : « Ces nomades vivent sur notre territoire comme en pays conquis, ne voulant connaître ni les règles d’hygiène ni les prescriptions de nos lois civiles, professant un égal mépris pour nos lois pénales et nos lois fiscales. Il semble qu’ils aient le droit chez nous à tous les privilèges. Ces roulottiers, camps volants, Bohémiens, Romanichels sont la terreur de nos campagnes, où ils exercent leurs déprédations. »

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La loi du 16 juillet faisait obligation aux « nomades » de posséder un « carnet anthropométrique d’identité », à la fois individuel et familial, détaillant les caractéristiques physiques des personnes, pourvus de deux photographies de face et de profil, délivré par les préfectures et sous-préfectures et que les intéressés devaient présenter aux maires des communes où ils s’arrêtaient. Du fait des heures souvent réduites d’ouvertures des mairies dans les campagnes, les « nomades » se retrouvaient fréquemment hors-la-loi et en butte au harcèlement des autorités administratives, policières ou judiciaires. Cette législation de persécution répondait à la crainte traditionnelle que les Tsiganes inspiraient à la société mais aussi à l’inquiétude d’un Etat moderne refusant le bénéfice de la liberté des groupes aux modes de vie différents et capable d’imposer cette vision raciste aux représentants de la nation et à la loi républicaine. La généralisation du « carnet anthropométrique d’identité » aboutit à la création, au sein des services de police, d’un double fichier, pour les personnes et pour les véhicules. Les pratiques de fichage anthropométrique avaient été développées par Alphonse Bertillon dans les années 1880, d’abord à la préfecture de police *.

Elles visaient les criminels. Leur extension en direction des Tsiganes donna à cette population un statut spécial et une identité criminogène. L’exclusion légale des Tsiganes ne fit qu’augmenter leur misère matérielle, laquelle aviva d’autant le rejet dont ils faisaient l’objet. Leur sort était emblématique des exceptions qu’un régime de libertés pouvait consentir à ses propres valeurs et qui l’entraînaient insensiblement vers la « tyrannie douce » dont Tocqueville avait perçu en son temps la logique. L’exaltation du nationalisme ne pouvait que renforcer une telle acceptation de l’arbitraire ordinaire. Seuls des travaux historiens comme ceux de Marie-Christine Hubert, Henriette Asséo ou Pierre Piazza permirent, près d’un siècle après ces événements, d’en comprendre la portée morale. Précisons que les fichiers établis dans le cadre de la loi de 1912 permirent l’internement de 6 500 Tsiganes dans des camps, par décision du gouvernement de Vichy.

Vincent Duclert

* Alphonse Bertillon fut, entre 1894 et 1899, l’un des accusateurs les plus obsessionnels du capitaine Dreyfus.

Photographie : Contrôle des carnets anthropométriques en 1920 (cl. Yvon Massardier).

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