Penser le sarkozysme, suite

Après une semaine de bonheur politique outre-Atlantique (je recommande à cet égard l’article d’Edwy Plenel, « Obama contre la torture »), revenons en France où la politique n’a pas cette dimension des possibles et des exaltations démocratiques.

Après une semaine de bonheur politique outre-Atlantique (je recommande à cet égard l’article d’Edwy Plenel, « Obama contre la torture »), revenons en France où la politique n’a pas cette dimension des possibles et des exaltations démocratiques. Il n’en demeure pas moins qu’il faut sans cesse analyser ce qui se passe ici afin d’être en mesure de refermer au plus vite ce moment critique dans la vie de notre pays. L'une des clefs de cette ambition * réside dans la capacité de comprendre l’action de l’actuel président de la République et de ses équipes à l’Elysée comme à l’UMP, et que l’on pourrait appeler faute de mieux le « sarkozysme ». Celui-ci vise en particulier à empêcher ces formes d’appropriation intellectuelle par sa dynamique interne et externe de mouvement permanent, d’usage vertigineux de formules et d’expressions détachées de leur sens, d’étouffement de la discussion par l’omniprésence dans l’opinion publique et les médias. Il est pourtant possible, - et nécessaire – d’analyser ces phénomènes politiques et de les confronter à l’histoire contemporaine de la France comme aux expériences étrangères passées et présentes (d’où l’importance des sites indépendants d’information, d’analyse et de débat comme Mediapart). Pour les expériences étrangères, je recommanderai la lecture de La Raison assiégée de l’ancien vice-président américain Al Gore. The Assault on Reason,dans sa version originale, a été traduit par les éditions du Seuil et proposé au public français à la veille de l’élection américaine du 4 novembre dernier. C’est un essai documenté à la thèse forte : la première explication du profond recul démocratique des Etats-Unis durant l’administration Bush fut le renoncement du pays à la raison, à la logique, à la vérité, comme le déclarait le sénateur de Virginie Robert Byrd, l’un des plus intransigeants opposants à la guerre en Irak. Pour Al Gore, « les principes de la Constitution n’ont de valeur que si nous les mettons en application aussi bien pendant les moments difficiles que pendant les périodes où cela importe moins ». Cette règle de la démocratie s’impose plus que jamais. Alors qu’il écrivait cet essai, Al Gore constatait l’émergence de nouvelles défenses innovantes contre l’atteinte à la raison. C’est ce contexte qui a entouré, on le sait, la victoire de Barak Obama. La problématique de Gore associant l’agression contre la raison au recul de la démocratie pourrait être efficacement transposée sur le cas français.

Pour la confrontation du sarkozysme à l’histoire contemporaine de la France, nous disposons notamment des éclaircissements offerts par les maîtres à penser du président de la République. Cette semaine, deux propos permettent d’en situer le rapport avec la République. Ils émanent aussi d’anciens socialistes. Ce n’est pas de la petite histoire. Elle interroge aussi bien la personnalité morale d’Eric Besson et de Max Gallo que les socialistes français incapables de se penser en termes historiques – et offrant de ce point de vue d’immenses champs de manœuvre à Nicolas Sarkozy. Le premier a donc déclaré au Monde (21 janvier 2009) que « l’identité nationale c’est l’identité républicaine ». Fort bien. Dans ce cas, pourquoi éprouver la nécessité de parler d’identité nationale ? Pourquoi ne pas défendre seulement l’identité républicaine qui est une identité politique pour la nation ? Parce que, je pense, l’identité républicaine, pour la part démocratique qui est la sienne, s’oppose à l’identité nationale inventée par le sarkozysme. L’identité républicaine a prouvé dans le passé son pouvoir de s’opposer aux dérives du national, à sa tyrannie, au basculement dans le nationalisme qui a signifié le harcèlement des libertés publiques et de la légalité républicaine. Il ne s’agit pas de dire que l’identité républicaine n’est que démocratique, et de nombreux travaux ont montré comment le régime républicain, à travers des gouvernements et des majorités parlementaires, a pu mener des entreprises clairement autoritaires et violentes. Mais il importe de souligner aussi que la République, à travers de puissants anticorps mobilisés par la société civile et les élites intellectuelles, s’est opposée souvent victorieusement à ces aventures de la déraison et de la domination. Si donc Eric Besson, à la suite de Brice Hortefeux et de Nicolas Sarkozy privilégie l’identité nationale, c’est bien que le sarkozysme rêve d’un dépassement de la République puisque celle-ci restera toujours, surtout si on la conçoit en termes historiques, un obstacle à une telle politique.

Passons aux propos de Max Gallo. Dans Le Figaro (23 janvier 2009), l’essayiste désormais très proche de l’actuel président de la République donne sa lecture du livre d’Alain Duhamel, La marche consulaire, dans lequel l’auteur expliquerait que Nicolas Sarkozy s’inscrit dans la lignée bonapartiste, l’une des trois droites définies par René Rémond. Je suis d’accord avec Max Gallo sur la faiblesse de cette analyse qui repose (mais il ne le dit pas) sur l’indigence de la trilogie rémondienne : en effet, vouloir suivre des traditions des XIXe siècles jusqu’au XXIe siècle, c’est écarter tout ce qui résiste à cette typologie. Et c’est se priver alors de l’essentiel, de tout ce qui permet de comprendre les droites en France. Cette explication donne l’impression de comprendre la politique, et c’est malheureusement tout le contraire.

Mais ce qui nous importe est la suite. Max Gallo écrit en effet que « Sarkozy est dans la lignée des républicains d’autorité que furent Gambetta, Clemenceau, Mandel, de Gaulle ». Sauf qu’il omet de dire que tous ces républicains furent surtout « autoritaires » ….en situation extraordinaire de guerre, 1870 pour Gambetta, 1917 pour Clemenceau, 1940 pour Mandel et de Gaulle. Conscient de ce biais délicat pour sa démonstration, Max Gallo évoque alors le Clemenceau « premier flic de France » lorsqu’il était président du Conseil entre 1906 et 1909. Mais l’omission du caractère déterminant de ces « républicains d’autorité » - avoir du affronter une situation de guerre- affaiblit considérablement le propos. Ce qui autorisait une pratique forte du gouvernement - et encore celle-ci fut généralement soucieuse de la légalité républicaine – dépendit essentiellement de ce contexte extraordinaire de guerre. Rien aujourd’hui ne justifie de faire passer l’autorité de l’exécutif au-dessus de la tradition républicaine de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. A moins de vouloir sortir d’une conception républicaine de la France et de sa vie politique. C’est là que la question se pose maintenant.

Je ne méconnais pas, pour finir, la réalité d’un appauvrissement de l’identité républicaine et sa difficulté à réagir à un certain nombre de défis contemporaine. Mais cela la condamne-t-elle d’une part ? Et doit elle être remplacée de l’autre par cette identité nationale inventée par le sarkozysme et qui porte en elle une hostilité à la République définie du point de vue ses traditions démocratiques ? Décidément, l’analyse critique du rapport entre le sarkozysme et les fondements politiques de la France s’impose à la responsabilité des historiens, notamment. Une autre question s’impose également, plus philosophique peut-être. Dans la configuration de nos sociétés modernes, faut-il fonder la politique sur une revendication d’autorité ou bien la faire reposer sur l’intelligence, la raison, le dialogue sincère, l’écoute des contestations ?

Vincent Duclert

*Une autre clef serait de comprendre l'absence d'une opposition politique forte dans notre pays. On y reviendra.

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