« Maison de l’histoire de France ». Le débat ne fait que commencer

L'autosatisfaction affichée au ministère de la Culture et de la communication et à l'Elysée [1] après la formation du comité d'orientation scientifique de la « Maison de l'histoire de France », et le satisfecit que le président de la République a délivré lors de ses vœux au monde de la culture et de la connaissance, se félicitant qu'en France on débatte passionnément d'histoire, constituent une singulière interprétation de la réalité.
L'autosatisfaction affichée au ministère de la Culture et de la communication et à l'Elysée [1] après la formation du comité d'orientation scientifique de la « Maison de l'histoire de France », et le satisfecit que le président de la République a délivré lors de ses vœux au monde de la culture et de la connaissance, se félicitant qu'en France on débatte passionnément d'histoire, constituent une singulière interprétation de la réalité. Il est nécessaire de rappeler un certain nombre de faits, en risquant au passage de refroidir l'enthousiasme ministériel et présidentiel et d'en montrer le caractère fabriqué. Il ne peut y avoir d'analyse raisonnable de la situation sans ramener les actuelles décisions et déclarations au contexte de toute cette affaire de la « Maison de l'histoire de France ».

La formation dudit « comité d'orientation scientifique [2] » a été difficile, lente, preuve de l'hostilité de bon nombre d'historiens qui l'ont publiquement exprimée. Le comité tel que sa composition a été annoncée se partage entre des membres issus de grands corps de l'Etat (conservation des musées ou des archives, inspection générale de l'éducation nationale), des médiateurs renommés des savoirs scientifiques, et enfin des universitaires ou des chercheurs de grands organismes publics ; ces derniers sont finalement en nombre assez restreint. Et le silence qui a accompagné l'annonce de leur présence dans ce comité d'orientation scientifique ne vaut pas approbation. Seuls la rue de Valois ou l'Elysée ont voulu le croire. Dans le monde universitaire et scientifique, le silence est aussi une réponse. Et parfois une réponse claire. Il peut exprimer simultanément un souci de respect de la décision individuelle et une forme de réprobation pour une opération demeurée très politique.

Croire de la même manière que le ralliement d'universitaires réputés de gauche ait pu impressionner la « communauté des historiens » (selon l'expression consacrée) et rendre ce comité légitime est une vision à courte vue. C'est pourtant celle du ministre de la Culture et de la Communication qui a fait de leur arrivée une garantie de l'impartialité du comité. Le silence est avant tout une manière de souhaiter bon courage à des collègues dont on reconnaît la sincérité de l'engagement : ils attendent du dispositif qu'ils ont rejoint des garanties totales d'indépendance et un véritable projet scientifique. Mais leurs intentions louables se heurtent aux logiques de l'opération. Le concept de « maison » censé incarné le projet scientifique et sa distinction d'avec la notion de « musée », renvoyée ici au magasin des archaïsmes, ressemble bien plus à un effet d'annonce répété par les responsables administratifs et politiques de l'opération qu'à un point de départ pour un effectif travail de conception scientifique et culturel.

Le dispositif lui-même ne peut en l'état lever les fortes inquiétudes qu'il inspire. On est étonné, stupéfait même, devant la manière dont le ministère de la Culture et de la Communication a tenu à l'écart le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche alors que Frédéric Mitterrand et ses adjoints pour ce dossier ne cessent de répéter que la « Maison de l'histoire de France est une chance pour la recherche » (Le Monde, 2 novembre 2010). L'éviction du ministère de Valérie Pécresse est d'autant plus étonnante que celui-ci démontre, dans les nombreux dossiers qu'il conduit, une maîtrise de l'action publique. Cette dernière est au contraire très problématique au ministère de la Culture avec cette opération de la « Maison de l'histoire de France », ou dans l'affaire Céline où la précipitation l'a disputé à la dramatisation (sans préjuger du fond qui aurait mérité une réflexion approfondie).

Les trois rapports de préfiguration (avril 2008 par Hervé Lemoine, mai 2009 par Jean-Pierre Rioux, avril 2010 par Jean-François Hébert) n'apportent pas l'expertise nécessaire, à commencer par les raisons historiques pour lesquelles la France dispose de près de 10 000 musées ou collections [3] dont beaucoup s'intéressent au patrimoine historique, et qu'elle ne possède pas de grand musée central d'histoire. Et encore faut-il le démontrer et ne pas seulement le proclamer en oubliant un fait essentiel : l'une des raisons parmi les nombreuses qui justifient que l'on s'oppose à ce projet politique et technocratique est l'occultation systématique du Musée de l'histoire de France développé aux Archives nationales depuis le milieu du XIXe siècle et régulièrement modernisé - par Régine Pernoud et Charles Braibant dans les années 1950, par Jean-Pierre Babelon et Jean-Daniel Pariset dans les années 1980 et 1990, par Ariane James-Sarazin au seuil de la décennie 2000, avant que cette expérience sans équivalent ne soit minimisée ou simplement ignorée dès lors qu'il s'est agi de faire la « Maison de l'histoire de France ». On notera que les directions successives des Archives de France ont laissé faire. Voire ont refusé en 2005 le dernier grand effort de modernisation du musée, pourtant appuyé sur le travail d'un conseil scientifique d'historiens et capable de redonner au Musée de l'histoire de France une vocation muséographique et historique décisive.

Le destin de ce musée à l'avenir moribond (l'exposition « Dans l'atelier des menus plaisirs du roi » est fermée depuis le 19 janvier par décision du ministère de la Culture [4]) n'est pas le seul en question. On ne peut aussi que s'inquiéter des raisons conduisant à fédérer au sein de la « Maison de l'histoire de France » neuf musées nationaux (dont des musées de préhistoire qui n'ont pas grand-chose à voir avec la définition d'un cadre national construit au Moyen Age !). Ne s'agit-il pas alors d'une manœuvre pour réduire le périmètre des 36 musées de France relevant directement du ministère de la Culture et de la Communication, une responsabilité qui lui serait devenue soudain excessive ?

De tout cela et de bien d'autres, les différents documents officiels de définition du projet n'apportent aucune réponse. Ni les rapports précités, ni les lettres de mission du mois de septembre adressées au président de l'Association de préfiguration Jean-François Hébert et au directeur général des Patrimoines Philippe Bélaval. En lieu et place, les discours et déclarations permanentes de Frédéric Mitterrand qui, usant et abusant de ses talents oratoires, explique tout ce que sera la « Maison de l'histoire de la France » au point que l'on ne sait plus ce qu'elle sera effectivement, au point aussi d'infirmer les documents écrits sur lesquels repose habituellement toute programmation. Le comité d'orientation scientifique pourra-t-il remettre tout ceci d'équerre ? Encore faudrait-il qu'il en ait les moyens ! Peut-être les a-t-il, mais l'information est restée secrète alors.

Le président Jean-Pierre Rioux ne dispose pas de lettre de mission. On ne connaît pas les moyens financiers qui sont alloués à cette commission sinon qu'ils seront octroyés par l'Association de la Maison de l'histoire de France présidée par Jean-François Hébert, un acteur central de cette opération. « Le comité d'orientation scientifique est consulté et se prononce sur l'ensemble des composantes du projet et sur la politique culturelle de la Maison de l'histoire de France ». Soit. Mais avec quel degré d'autorité. Cette question est d'autant plus importante que le projet est particulièrement encadré par l'autorité administrative (Jean-François Hébert et Charles Personnaz à l'Association de préfiguration, Hervé Lemoine, rédacteur du rapport inaugural et désormais en charge du service interministériel des Archives de France qui exerce la tutelle sur les Archives nationales - là où devrait s'installer la future « Maison », Jean-Pierre Rioux lui-même juge et partie puisqu'il est lui aussi l'auteur d'un des rapports officiels), et par l'autorité politique, de Frédéric Mitterrand qui a qualifié la Maison de l'histoire de France de « projet de [sa] vie » (Le Monde, 21 janvier 2011), au président de la République qui a consacré un moment important de ses vœux au monde de la culture à la question de la « Maison de l'histoire de France » en évacuant la dimension polémique du dossier.

Dans ce discours présidentiel du 19 janvier délivré au Grand Palais, Nicolas Sarkozy s'est félicité du débat qui s'est noué, du « foisonnement de tribunes passionnées et souvent passionnantes. Faut-il une Maison de l'histoire de France ? Y-t-il un risque d'histoire officielle ? [...] Moi, je trouve cela plutôt bien qu'il y ait ce débat. Et je félicite Frédéric Mitterrand d'avoir mis en place le conseil scientifique. Je suis persuadé que tout ceci appartient au passé, et que désormais on aura tous qu'une seule ambition, donner au plus grand nombre de nos concitoyens, et notamment les plus jeunes, l'amour et la passion de l'histoire. En tout cas, pour moi, c'est le seul objectif que je poursuive. » On peut se féliciter à notre tour que le président de la République encourage et soutienne le débat public sur ce projet, et pourquoi pas sur l'ensemble des décisions d'Etat. C'est du reste l'une des composantes majeures du fonctionnement démocratique qui exige pour cela une stricte protection de la liberté d'expression et une presse libre, dégagée des intérêts politico-financiers. Mais on pourrait faire la liste des sujets sur lesquels la contestation n'est guère valorisée, de l'engagement militaire français en Afghanistan à la politique sécuritaire qui met à mal les libertés individuelles en France.

En ce qui concerne la « Maison de l'histoire de France », notons que ce débat n'a pas été encouragé, ni par le ministre de la Culture ni par le président de la République. Il n'a toujours pas eu lieu et ce n'est pas en se vantant d'avoir réussi à faire avancer la préfiguration qu'on fera croire qu'il est clos. Se féliciter après coup de l'avoir fait vivre relève de l'artifice rhétorique quand bien même il est habile. Il ne peut faire oublier que Nicolas Sarkozy a décidé le 13 septembre 2010 que « Maison de l'Histoire de France » il y aura et qu'elle sera installée aux Archives nationales à Paris. Le communiqué du ministère de la Culture et de la Communication qui a suivi le lendemain a énoncé les éléments directeurs retenus pour le projet et a indiqué que la décision présidentielle clôt « le temps de la réflexion et de la concertation avec la communauté des historiens ouvert [par les trois rapports] » ; cette décision doit au contraire donner « le coup d'envoi de la mise en œuvre de ce projet fédérateur au service de l'histoire ». Frédéric Mitterrand a peu prisé la critique. Il est allé jusqu'à assimiler, dans une tribune du Monde (2 novembre 2010), les contestataires du projet à des réfractaires au progrès comme l'étaient en leur temps les opposants à la tour Eiffel, ou des adversaires de l'innovation comme une partie de leurs collègues devant le projet des Arts premiers, et résolument sourds à l'appel des Français emplis du désir d'histoire et qui aiment apprendre le passé. Est-ce la meilleure manière de favoriser le débat que d'user de tels artifices rhétoriques ?

Le ministère de la Culture et de la Communication prouvait là que tous les arguments étaient bons pour étouffer la contestation plutôt que de l'entendre. Frédéric Mitterrand a semblé depuis faire son mea-culpa, déclarant le 13 janvier dernier rue de Valois, lors de l'installation du comité d'orientation scientifique, que « ce projet est l'objet de questions, d'interrogations, parfois de controverses. Le passer sous silence serait une faute, voire une erreur ». Pour le ministre, le comité d'orientation scientifique serait à même de tourner la page de ce moment de débat, sa composition et ses méthodes de fonctionnement devant constituer « une garantie d'indépendance, de crédibilité et de pérennité pour le projet ». Il n'est pas certain que cela suffise. Toute la courte histoire de la « Maison de l'histoire de France », comme celle du reste de l'hôtel de la Marine au destin programmé et désormais contrarié, démontre qu'une opposition responsable d'historiens a empêché qu'un projet verrouillé s'impose à la collectivité nationale.

En démocratie, l'une des règles du débat publique consiste dans le respect des idées émises et dans la conviction que s'y exprime la sincérité des acteurs. Ces valeurs sont souveraines. Elles exigent d'être prouvées en permanence. Elles doivent être systématiquement contextualisées, rapportées à l'historique des dossiers et des faits. Elles ne doivent pas non plus être limitées, réduites à un temps de l'action et de la réflexion. Le président de la République se félicite du débat sur la « Maison de l'histoire de France ». Soit. Mais pourquoi doit-il alors déclarer « que tout ceci appartient au passé » ? Au contraire. Le débat doit se poursuivre, s'étendre. La contestation du projet tel qu'il a été à l'origine défini a permis qu'enfin des questions de fond soient posées. Elle a permis qu'on sorte des proclamations essentialistes sur la « perte de mémoire », le « manque d'histoire » ou « l'âme de la France ». Ces discours romantiques qui cachent mal un désarroi devant le monde qui change appartiennent aux essayistes dont s'est entouré Nicolas Sarkozy (mais pas seulement lui) pour idéologiser la campagne présidentielle de 2007. Mais ils ne peuvent fonder un projet de musée, même baptisé de la pompeuse expression de « maison », au risque de se couper des forces vives de la recherche et d'être la risée de bien des nations amies.

« Donner au plus grand nombre [...] l'amour et la passion de l'histoire » est pareillement à discuter : une telle ambition ne doit pas suspendre le débat sous prétexte qu'elle émane du président de la République et que lui-même se place dans un registre d'unité nationale. « L'amour et la passion de l'histoire » impliquent que celle-ci demeure par exemple une priorité de l'éducation nationale et non la variable d'ajustement des moyens humains et financiers, comme lorsqu'en décembre 2009 l'histoire-géographie est devenue une matière optionnelle en classe de terminale scientifique. Il faut continuer sans relâche à analyser l'action publique, non pour l'entraver au sein de quelque absurde front du refus, mais au contraire pour l'identifier à la liberté intellectuelle et à l'intérêt général. Si le ministre de la Culture et le président de la République s'impliquent en ce sens dans le projet de « Maison de l'histoire de France », l'analyse indépendante du dossier sera bien à la hauteur de telles ambitions.

Le débat est loin d'être terminé. Il ne fait même que commencer. Les recommandations seront faites, les questions seront posées, les rencontres seront programmées, afin que l'opération, si elle aboutit finalement, ne ressemble pas à son intention initiale, idéologique, politique, électoraliste. Afin qu'elle respecte l'éthique intellectuelle dont l'histoire est porteuse et qui fait qu'on ne peut pas, en son nom et sous son égide, faire tout et son contraire. Les instances de veille scientifique et critique sont au cœur du mouvement de la démocratie, elles sont un héritage de la République civique et savante. La qualité du débat intellectuel honore un pays. Nous y veillerons pour notre part [5].

Vincent Duclert
[1]. Voir l'analyse de Thomas Wieder dans Le Monde du 21 janvier 2011.

[2]. Sur le changement d'appellation du conseil scientifique de la future « Maison de l'histoire de France », le ministre de Culture et de la Communication ne s'est pas expliqué à notre connaissance. On pourrait lire dans cette évolution la volonté de limiter les pouvoirs de cette commission d'historiens, de conservateurs et médiateurs, en réduisant symboliquement la portée du nom qui la désigne.

[3]. Voir Frédéric Poulard, « Les musées », in Philippe Poirrier (dir.), Politiques et pratiques de la culture, Paris, La Documentation française, coll. « Les Notices », 2010, p. 103.

[4]. Voir Le Monde du 20 janvier 2011 (« Aux Archives nationales, le ministère de la culture ferme une exposition », par Florence Evin et Thomas Wieder, http://www.lemonde.fr/culture/article/2011/01/20/aux-archives-nationales-le-ministere-de-la-culture-ferme-une-exposition_1468242_3246.html )

[5]. Voir l'ouvrage (à paraître le 6 avril aux éditions Armand Colin) Quel musée d'histoire pour la France ?

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