Décidément, le Front national aura été la croix de Nicolas Sarkozy. Lui qui s’était félicité de l’avoir victorieusement repoussé aux élections présidentielles de 2007 se retrouve, cinq ans plus tard, avec un vote frontiste qui lui a infligé un sérieux revers. Depuis le soir du premier tour, le président-candidat tente de récupérer cet électorat en multipliant les ouvertures à son encontre tout en assurant qu’aucun accord électoral ne sera passé avec le Front national. Mais la ligne de partage est si étroite qu’il arrive qu’une même déclaration peut prêter à deux analyses différentes, ce qui permet de jouer de l’une comme de l’autre. Jusqu'à une certaine limite du moins.

C’est le cas du propos mis en Une mardi par Libération : « “Le Pen est compatible avec la République” Nicolas Sarkozy, 24 avril 2012 ». Devant cette accusation d’échanger les voix frontistes contre un label républicain, la droite sarkozyste et le premier intéressé lui-même ont vivement riposté. « Ce n’est pas ce que j’ai dit», a réagit Nicolas Sarkozy le lendemain au micro de France Info (à 9h40). « A partir du moment où la République autorise Marine Le Pen a être candidate, c’est que c’est un parti démocratique. Il faut être cohérent. [...] S’il y avait quelque chose d’anti-républicain, il faut l’interdire, aller jusqu’au bout. Et si c’était très mal de voter Marine Le Pen, pourquoi est-elle proposée au choix des Français ? […]J’ai revendiqué le droit de parler à ces Français qui en votant pour Marine Le Pen ont exprimé quelque chose. [...] C’est pas 18% de Français qui ont les idées de l’extrême droite. Ces gens-là, si on veut les remettre dans le champ des formations politiques républicaines, il faut s’adresser à eux.»

Dans cette mise au point, Nicolas Sarkozy révèle son désintérêt pour ce qu’est la République. Car elle ne constitue pas seulement un cadre institutionnel. Techniquement, Marine Le Pen a bien été autorisée par le Conseil constitutionnel à se présenter à l’élection présidentielle. Mais les sages n’ont pas, en cela, garanti la valeur républicaine de la candidate et de son parti. Il se peut même qu’un parti anti-républicain soit autorisé à concourir au suffrage. Il s’avère que la République répugne traditionnellement à interdire des partis ou des expressions – y compris ceux et celles qui la menaceraient. Le législateur qui avait institué en 1881 la loi sur la presse avait reconnu un tel principe vigoureusement et brillamment défendu par Georges Clemenceau à la tribune de la Chambre : « La République vit de liberté ; elle pourrait mourir de répression, comme tous les gouvernements qui l’ont précédée et qui ont compté sur le système répressif pour les protéger. […] On veut vous faire décréter que l’outrage à la République est punissable. Soit. Et puis qu’arrivera-t-il ? […] Vous vous en remettrez à la magistrature du soin de tracer cette limite et d’établir ce qu’aucun orateur ne pourrait établir à cette tribune : à quel moment précis la discussion devient outrageante. Et si personne ici ne peut répondre, je dis que vous faîtes une loi d’arbitraire, non de liberté, une loi de monarchie, non de République. […] C’est aux seuls républicains que peut être réservée la gloire d’instituer, quand ils sont au gouvernement, la liberté qu’ils revendiquaient dans l’opposition. Et cela par la raison que la liberté est le principe de leur gouvernement et qu’il ne se peut concevoir de république démocratique sans liberté. […] Je sais bien que la tentation est très grande d’employer au service de la République les instruments de répression qui devaient servir à protéger la monarchie. Mais, messieurs, rappelez-vous donc que toutes ces armes ont été impuissantes dans les mains qui les ont maniées ; ayez le courage de les briser, de les jeter loin de vous. Répudiez l’héritage de répression qu’on vous offre et, fidèles à votre principe, confiez-vous courageusement à la liberté. »

Lorsque Nicolas Sarkozy déclare que Marine Le Pen « est compatible avec la République », il ne peut s’appuyer sur la décision du Conseil constitutionnel qui ne dit rien sur la question. Il ne lui reste plus qu’à fonder politiquement cette déclaration, en reconnaissant donc, comme chef de parti et candidat à la présidence de la République, le caractère républicain du Front national et sa place future dans la droite républicaine (on utilise précisément cet adjectif de républicain pour distinguer la droite du Front national). Mais la transgression est telle alors qu’il ne peut ou ne veut l’assumer. D’où les attaques contre Libération. Cependant, le journal n’a fait que relever une stratégie de langage particulièrement inquiétante du candidat. Ce n’est pas la première. Tout l’effort de Nicolas Sarkozy pour gagner son pari de la disparition du Front national aura été, durant cinq ans, d’imaginer pouvoir assécher les thèmes frontistes en les acclimatant dans d’autres rhétoriques. Ce fut le cas, de manière très exemplaire, avec l’ « identité nationale » articulée sur l’immigration et la présence étrangère en France. Nicolas Sarkozy n’a pas gagné son pari. Il est à craindre que l’acclimation ait été surtout celle d’électeurs nouveaux gagnés aux thèmes de l’extrême droite et qui, au soir du 22 avril 2012, l’ont contraint à un score bien faible pour un candidat sortant.  

Il est important, en campagne électorale, de s’adresser à tous. La question posée par la campagne de second tour mené par Nicolas Sarkozy est de savoir jusqu’où parler avec les électeurs du Front national. Leur expliquer que leur vote de protestation est légitime, qu’il est entendu, mais que le choix du Front national pour exprimer leur colère est une erreur et que l’idéologie de ce parti est contraire à toute la tradition démocratique de la République, est non seulement possible mais nécessaire. Il implique aussi de se demander pourquoi la politique a laissé une partie de la population sombrer dans la séduction du nationalisme le plus brutal. Lorsqu’après avoir battu Nicolas Sarkozy la gauche sera une nouvelle fois à la tête du pays, elle devra s’interroger de toute urgence sur la manière de recréer du lien politique – lequel dépend beaucoup on le sait de la qualité du lien social. Mais pas seulement. L’exemplarité de l’action et de la profession politiques sera aussi une exigence que la gauche devra porter avec François Hollande, conscient de cet enjeu. Rendre à la politique sa dignité comptera beaucoup dans ce défi à relever du vote FN. Parce que cette dignité, c’est aussi la fierté de chacun et de tous. La droite, nous l'espérons aussi, sera présente à ce rendez-vous de l'histoire.

Vincent Duclert  

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