Obama vs Sarkozy. Deux présidents et la recherche

Le 20 janvier 2009, alors que la cérémonie d’investiture du nouveau président américain Barack Obama se déroulait à Washington, en France le président de la République Nicolas Sarkozy déclarait, en déplacement à Provins : « On a hâte qu’il se mette au travail et qu’on change le monde avec lui. » * Cette déclaration est doublement fausse.
Le 20 janvier 2009, alors que la cérémonie d’investiture du nouveau président américain Barack Obama se déroulait à Washington, en France le président de la République Nicolas Sarkozy déclarait, en déplacement à Provins : « On a hâte qu’il se mette au travail et qu’on change le monde avec lui. » * Cette déclaration est doublement fausse. En effet, Barack Obama n’a pas attendu son investiture pour se mettre au travail, définir ses priorités et constituer ses équipes. Par ailleurs, la déclaration laissait clairement entendre que les deux présidents se ressembleraient et mèneraient la même politique. Rien n’est plus inexact, et chaque jour le prouve. Pourtant, l’idée que Sarkozy et Obama sont de la même trempe, qu’ils appartiennent au même mouvement de l’histoire promouvant, au début du XXIe siècle, des hommes nouveaux et déterminés, ayant le courage de la vérité et la volonté de réforme, continue d’imprégner les esprits. Il convient de sortir de cette forme de propagande et de relever le véritable fossé qui sépare les deux hommes, les deux styles, les deux politiques. Cet écart considérable se mesure notamment sur la question de la recherche et de l’enseignement. Avant-hier, au cours de son adresse au Congrès, Obama a rappelé l’importance de l’éducation pour tous, en accordant au savoir et à l’éducation un rôle essentiel dans le progrès des sociétés et le bonheur individuel. C’est la parole d’un intellectuel, ancien professeur d’université et mais aussi ancien travailleur social à Chicago, et auteur d’un essai précoce et remarquable, Dreams from my father (1995). La politique en faveur de la recherche décidée par Obama se situe aussi à l’opposé des positions de Nicolas Sarkozy, à la fois sur le fond comme sur la forme, dans ses présupposés comme dans ses conclusions. Il est inutile de revenir sur le désormais tristement célèbre discours de Nicolas Sarkozy du 22 janvier 2009 **. Il est en revanche important de rappeler ici comment Barack Obama abordait la question de la recherche, dès son élection, à une période où, contrairement aux affirmations présidentielles françaises, il travaillait déjà.Je propose ci-dessous la version augmentée de « l’opinion » que j’ai publiée ce mois-ci, dans le journal La Recherche, et qui est intitulée : « Obama, les scientifiques et la politique ». On pourrait m’objecter que je compare des présidences à deux stades différents de leur développement. Mais le soutien recueilli par Barack Obama dans les milieux scientifiques et intellectuels n’a aucun équivalent pour Nicolas Sarkozy avant et après son élection à la présidence. Le rejet dont ce dernier fait l’objet chez les chercheurs et professeurs le conduirait plutôt à être comparé aujourd’hui à George W. Bush, - dont il chercha à se rapprocher activement, notamment durant l’été 2007 lorsqu’il passa ses vacances aux Etats-Unis et qu’il fut invité à Kennebunkport, dans la résidence privée de la famille du président américain. Avant l’élection présidentielle du 4 novembre 2008, la mobilisation en faveur du candidat démocrate était particulièrement forte dans les milieux scientifiques et universitaires américains. Rien de comparable à ce qui avait existé quatre plus tôt pour John Kerry. Il est vrai que l’hostilité à la science de l’équipe du président Bush n’était pas devenue aussi problématique ***, et que les enjeux environnementaux étaient moins cruciaux qu’aujourd’hui. Mais ces raisons ne peuvent expliquer à elles seules pourquoi Barack Obama fut, aux yeux des milieux scientifiques et intellectuels, un représentant moderne des Lumières. Et comment la nomination de son équipe gouvernementale aussi bien que ses premières décisions présidentielles le confirment dans cette vocation. Sa campagne et son élection prirent en effet les dimensions d’un combat de la connaissance contre l’obscurantisme, et le candidat lui-même agit fortement pour établir ce front des savants qui enleva aux républicains la domination idéologique qu’ils exerçaient jusque-là sur le pays. Le néo-conservatisme qui avait façonné les deux mandats de George W. Bush fut incapable de réagir au progrès de la candidature démocrate, sinon par sa radicalisation extrême à laquelle adhéra John McCain, lui faisant perdre alors toute chance de se positionner au centre. Le renversement de paradigme opéré par Obama et l’engagement des scientifiques pour sa candidature dépendirent en premier lieu de sa qualité personnelle d’intellectuel, depuis sa formation universitaire lui conférant une compréhension des grands enjeux de la recherche jusqu’à une conception favorable mais non scientiste du progrès scientifique. Mais l’intelligence du politique qu’il déploya durant une campagne particulièrement longue et difficile joua considérablement aussi. Il faut se souvenir de la stratégie « propre » qu’il élabora avec son principal conseiller David Axelrod et qu’il opposa victorieusement aux offensives « sales » de ses adversaires, Hillary Clinton et son mari lors des primaires démocrates, puis le ticket républicain durant l’automne 2008. Ses engagements de campagne furent déterminants aussi comme l’idée d’un « programme Apollo » pour la recherche tandis que les quelques erreurs (sur l’annonce d’une reprise des forages pétroliers off shore) furent corrigées. Et des événements comme l’attribution, en pleine campagne (le 13 octobre) du Prix Nobel d’économie à Paul Krugman, intellectuel vigilant et en cela véritable boite à idée du camp démocrate, eurent un impact non négligeable dans de la fabrication de la science comme acteur clef du succès d’Obama. Les scientifiques ne furent pas déçus de la traduction concrète des engagements du vainqueur, et même étonnés de leur place dans la nouvelle équipe même si elle doit être tempérée par le rôle, ici comme ailleurs, des proches de Clinton et d’Al Gore. Parmi les principales nominations, rappelons celles de Jane Lubchenco, une biologiste du milieu marin placée à la tête de la branche du département du Commerce chargé de veiller à la santé des océans et de l’atmosphère (NOAA) et de John Holdren un physicien d’Harvard, patron de la puissante Association américaine pour l’avancement de la science et comme sa consoeur très engagé dans la critique de la politique républicaine, au poste envié de conseiller scientifique de la Maison Blanche, pour finir sur celle, décisive, de Steven Chu au poste ministériel du département à l’énergie (DoE). Ce prix Nobel 1997 est passé brillamment de la physique atomique à la recherche appliquée sur les énergies renouvelables dont le développement figurait parmi les priorités du candidat. Lorsque Barack Obama présenta, le 15 décembre dernier à Chicago, sa « green team », il en dégagea la pleine signification et il fut rejoint en cela par Steven Chu ****. Ainsi le choix des personnes se double-t-il d’une claire consciente des objectifs et d’une capacité à les exprimer. Même si Obama semble se donner tous les moyens pour réussir, les problèmes ne vont pas manquer cependant. De la capacité à les surmonter dépendra l’avenir de la rencontre entre le savant et le politique. Pour reprendre les termes classiques de la sociologie de Max Weber, comment se résoudra la tension entre éthique de vérité et éthique de responsabilité ? Le ministre Chu agira-t-il comme un scientifique indépendant ou comme le membre du cabinet qu’il est (et avec quel pouvoir concret en face des lobbystes de Washington) ? La question n’est pas que pure rhétorique lorsqu’il s’agira de trancher des dossiers environnementaux intégrant d’énormes données économiques, surtout en période de crise. Mais la vision politique d’Obama, définie par une conception globale et volontariste du progrès des sociétés et par une haute idée du savoir scientifique comme du pouvoir des intellectuels, permettra au nouveau président de surmonter ces écueils. C’est bien dans le développement d’une nouvelle économie, celle de la connaissance et de la recherche, que résidera le dépassement de la crise et l’établissement d’une prospérité mieux partagée, mieux maîtrisée ****. Notes* Cf. http://www.lejdd.fr/cmc/scanner/international/200904/sarkozy-a-hate-de-travailler-avec-obama_180910.html ** Je renvoie éventuellement à un texte de synthèse publiée le 10 février sur le site La Vie des idées :http://www.laviedesidees.fr/Reforme-des-universites-et-de-la.html Par ailleurs, rappelons ici la confrontation très éclairante, réalisée par un groupe de chercheurs marseillais et postée sur You Tube, de ce discours du 22 janvier avec un discours de Barack Obama prononcée avant son investiture, le 20 décembre 2008. *** Ainsi, la décision de l’administration Bush, en juillet dernier, de refuser l’adoption d’une législation contraignante pour abaisser le volume d’émission des gaz à effet de serre, avait été précédé de manœuvres troubles comme l’élimination dans le dossier d’un témoignage d’expert, Dick Cheney ayant émis des « réserves sur sa validité scientifique ». Selon l’ancien Prix Nobel de médecine David Baltimore, la politique de l’administration Bush a été « la plus anti-science que j’ai jamais vue » (cité par Le Monde, 23 décembre 2008) **** Le premier déclara notamment que « Cette administration va attacher de la valeur à la science. Nous prendrons des décisions fondées sur les faits [scientifiques] », tandis que le second, citant William Faulkner (« L’homme ne fera pas que subir, il prévaudra »), souligna que le président élu avait « donné le ton » par « son optimisme, son calme et sa détermination. […] Grâce à ces vertus, les Etats-Unis et le monde prévaudront malgré les défis de l’économie et du changement climatique. » (rapporté par Le Monde, 17 décembre 2008)***** « Il n’y a pas de contradiction entre la croissance économique et des pratiques écologiques robustes. Nous allons créer des millions d’emplois, avec un plan de relance qui verra les Américains construire des parcs d’éoliennes, des panneaux solaires et des voitures propres. » (Barack Obama, Chicago, 15 décembre 2008)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.