Que reste-t-il aux Français ?

La question mérite d’être posée au vu de la situation actuelle qui menace aussi bien les certitudes de nos concitoyens que leur identité sociale et pour certains leur dignité personnelle. Ils sont confrontés à une réalité économique qui affecte de plus en plus fortement leurs conditions d’existence et devant laquelle ils n’ont aucune prise.

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La question mérite d’être posée au vu de la situation actuelle qui menace aussi bien les certitudes de nos concitoyens que leur identité sociale et pour certains leur dignité personnelle. Ils sont confrontés à une réalité économique qui affecte de plus en plus fortement leurs conditions d’existence et devant laquelle ils n’ont aucune prise. Les témoignages qui se multiplient montrent des personnes ou des familles dont l’horizon quotidien et l’avenir immédiat se résument à l’obligation entêtante de se nourrir, de se loger, de faire face à des dépenses croissantes parce que le service public se défausse sur les particuliers pour toute une série de charges autrefois non onéreuses, d’expliquer à leurs enfants qu’ils sont impuissants devant cette misère qui vient. La pauvreté et le sentiment de pauvreté sont désormais présents dans la société. Les difficultés insondables des uns contrastent avec des niveaux d’enrichissement considérables encore renforcés par des mesures comme le « bouclier fiscal » et l’idéologie du luxe et de l’argent véhiculée jusqu’au sommet de la République. La perspective de la ruine personnelle, de la faillite des ménages, de la chute dans la précarité n’est plus seulement une crainte. Elle est devenue une réalité, d’autant plus dramatique que la société a perdu une part de sa capacité de solidarité, d’entraide et de fraternité. La solitude morale, la honte de la déchéance renforcent l’épreuve d’un quotidien écrasant. La dégradation des idéaux politiques et du projet de la République, qui avaient pu faire la fierté des Français, aggrave le désarroi. Les mots et les engagements n’ont plus de sens. Il est possible aujourd’hui à un chef d'Etat et à des ministres de dire une chose et son contraire, de promettre une chose et faire son contraire. La valeur politique se réduit à des effets d’annonce aussitôt démentis, de la même manière que la valeur travail est devenue un objet de propagande politique immédiatement contredite dans les faits. La notion d’opposition politique, qui pourrait demeurer aux Français et constituer un horizon d’espoir, s’abime dans l’illusion révolutionnaire du nouveau parti anti-capitaliste ou dans la comédie des courants au parti socialiste. Ces acteurs politiques parlent et agissent mais le lien n’existe plus avec la société au nom de laquelle ils choisissent de parler. Ils ne la connaissent plus. Ils s’entourent d’intellectuels et d’experts mais ne les lisent pas. Ils oublient les leçons de l’histoire et ne les ont en réalité jamais apprises, préférant mythifier le passé plutôt que de le regarder en face. Une opposition politique exsangue, une droite majoritaire emmenée par un leader qui l’humilie en exploitant ses discours et certains de ses cadres impatients du pouvoir, une pratique d’Etat qui RH=SCD" width="1" height="1" />Second exemple historique, choisi dans un contexte aussi violent du point de vue politique et social, où aucune certitude ancienne ne paraissait sortir indemne de la crise de l’affaire Dreyfus, le texte du philosophe et socialiste Lucien Herr tirant le bilan de la lutte civique pour les droits d’un homme, rejeté comme un paria, et qui représentait l’humanité souffrante comme l’avait compris un autre socialiste, Jean Jaurès :

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« Notre devoir immédiat et suprême, c’est de dire et de prouver qu’il y a deux Frances, dont l’une ne veut pas être solidaire des défaillances de l’autre, de ses lâchetés et de ses crimes. Et le devoir d’équité, pour toutes les consciences éclairées et humaines, est de comprendre qu’une lutte tragique est engagée en France entre une société usée, acharnée à la défense de ses intérêts et de son pouvoir, et une société nouvelle, faible, inexpérimentée et maladroite parfois dans ses violences, mais vivante et généreuse, et sûre du triomphe. Nous sommes sévères pour nous-mêmes autant qu’il faut l’être : mais il faut, en revanche, qu’on soit juste pour nous. La vérité et aussi la merveille de cette époque [de l’affaire Dreyfus], c’est que, dans une France rétrécie, racornie, un petit nombre d’hommes, pour une œuvre de justice, d’humanité et d’honneur, ont pu entreprendre la lutte contre la force souveraine des brutalités liguées, des intérêts syndiqués, des haines élémentaires coalisées ; c’est que, contre la force matérielle, contre la force sociale, contre les passions séculaires, contre les hiérarchies maîtresses du monde, contre les lâchetés égoïstes et les indifférences, ces quelques hommes ont pu, dans une bataille de chaque jour, ébranler une à une les âmes, éveiller une à une les consciences, troubler les quiétudes dormantes, évoquer les énergies éteintes, faire jaillir une espérance active en un idéal de justice humaine. Cela, qui n’eût été possible nulle part ailleurs, cet élan de générosité émancipatrice, c’est peut-être la seule noblesse et l’unique honneur de ce temps. » (« Isolement », La Volonté, 27 octobre 1898, et cité in La France, une identité démocratique. Les textes fondateurs, Le Seuil, 2008).

 

Aujourd’hui, chaque enseignant peut expliquer cela aux adolescents et aux étudiants, sans tomber pour autant dans l’idéalisme, en considérant seulement ce qui demeure en tout Français. Et, dans cette attitude de volonté, les identités nationales s’estompent : le même souci de dignité traverse d’autres sociétés et d'autres temps. C'est le sens du choix de la photographie qui ouvre ce billet, due à la photographe américaine Dorothea Lange (1905-1965) : Migrant Mother, 1936 (droits réservés).

Vincent Duclert

Crédit des autres images : Musée d'Orsay et Fonds Ignace Meyerson de l'université de Paris 1.

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