Orhan Taylan à Paris

orhan_taylan_ressam_portre.jpgorhan_taylan_ressam_portre.jpgLe peintre d’Istanbul Orhan Taylan expose ses œuvres à Paris, jusqu’au 7 mai à la Galerie Art Présent, 79 rue Quincampoix (3e). Très ancré dans la culture cosmopolite de la métropole du Bosphore, acteur discret et décisif de ce mouvement de création urbaine, rayonnant aussi bien sur les paysages de Turquie que sur les rivages de l’Europe, il fait partie des artistes contemporains créateurs résolus d’une liberté artistique où s’unissent la force du sujet – souvent féminin – et à la présence de la peinture. Ses toiles parlent en effet de l’art autant que du monde, de résistance fugace et de beauté incorruptible.

Orhan Taylan fut aussi, il y a trente ans, l’un des plus actifs opposants au coup d’Etat du 12 septembre 1980 et à la dictature des généraux qui s’en suivit. Il fut l’un des principaux fondateurs et responsables de l’Association turque pour la paix, une organisation créée en 1977 sur la base de l’Acte final de la conférence d’Helsinki. Il fut arrêté le 26 février 1982. Avec lui se trouvaient le président de l’Association, l’ancien ambassadeur Mahmut Dikerdem, son vice-président l’avocat Orhan Apaydın qui allait décéder en prison des suites d’une maladie non soignée, le docteur Erdal Atabek qui dirigeait l’Association des médecins de Turquie, le professeur Metin Özek, ainsi que le peintre Ataol Behramoğlu avec qui Orhan Taylan avait imaginé la revue Sanat Emeği. Leur arrestation se fondait sur les articles 141 et 142 du code pénal prohibant les associations ou la propagande visant à instaurer « la domination d’une classe sociale sur d’autres classes sociales ». Leur procès s’ouvrit au mois d’août suivant et des peines d’emprisonnement de plusieurs années furent prononcées[1]. Une importante campagne de soutien déclenchée en Europe et dans une moindre mesure aux États-Unis empêcha que la répression se déroulât dans l’impunité du silence. 200 parlementaires de 21 pays européens, 30 élus américains de la Chambre des représentants, les dramaturges Harold Pinter et Arthur Miller, se mobilisèrent en faveur des intellectuels persécutés[2].

L’engagement d’Orhan Taylan rebondit vingt ans plus tard lorsqu’il anima la pétition de protestation contre la vague d’ultra-nationalisme qui traversait le pays. Cette initiative du 11 avril 2005, signée par 200 personnalités intellectuelles, se dressait contre une nouvelle flambée de haine s'abattant sur les démocrates en Turquie. D’autres pétitions se succédèrent au cours des années 2000 qui apparaissent aujourd’hui capitales pour la démocratisation du pays. Même s’il n’est pas le plus engagé aujourd’hui des intellectuels turcs – sa peinture, qui prime, est une autre forme d’engagement -, Orhan Taylan demeure une figure incontestée de la communauté artiste refusant la confiscation de son destin par le despotisme national ou religieux. Il incarne l'autonomie et le pouvoir de la société civile qui s'affirme désormais en Turquie, et que l'Europe se doit de considérer pleinement. « Se dresser pour la démocratie en rejetant aussi bien l’État policier que l’État fondamentaliste est une vertu », écrit-il ainsi sur son site (que je recommande [3]).

 

Pour se présenter, il lui suffit d’écrire, dans cette brève et remarquable biographie de lui-même, juste et distanciée : « Yurtdışında yaşamaz. Istanbulda, Asmalımescit’te oturur, resim yapar » (« Il ne réside pas à l’étranger. Il vit et peint dans le quartier d’Asmalımescit d’Istanbul »)

Vincent Duclert

Photographie Ugur Bektas

[1]. Voir l’article de John Mepham, « Turkey. Reading the Small Print », Middle East Report, novembre-décembre 1987.

[2]. Voir les archives de cette campagne conservées à l’International Institute of Social History d’Amsterdam (« Campaign for the Defense of the Turkish Peace Association, 1989-1992 »). Arthur Miller et Harold Pinter effectuèrent en 1985 un voyage en Turquie organisé par le Pen Club international et Helsinki Watch. L’écrivain Orhan Pamuk les accueillit à l’aéroport (voir son allocution au Pen Club du 25 avril 2006 reproduite dans D’autres couleurs, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, 2009, pp. 237-243). Voir également l’article qu’Arthur Miller publia dans la revue américaine The Nation (mai 1985) sur son séjour en Turquie et le rappel qu’il fit à l’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie de son devoir de représenter les normes démocratiques (« The American part here ought to be the holding up of democratic norms, if only as a goal, instead of justifying their destruction as the only defense against chaos. As I continued, I thought I saw the eyes of the Ambassador glaze with astonishment and horror. »

[3]. http://www.orhantaylan.com/

 

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