La droite à un tournant de son histoire

Des analystes favorables à la victoire de Nicolas Sarkozy estiment que la droite s’est renforcée le 22 avril et pourrait l’emporter le 6 mai. Le total des voix du président sortant, de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan est en effet supérieur à celui de la gauche, 46,87 % contre 43,76 % , sans compter les voix de François Bayrou, 9, 13 %. Cette approche comptable est celle de la droite sarkozyste qui a entrepris de capter sans états d'âme les voix du Front national en expliquant à ses électeurs qu’ils ont globalement raison d’adhérer aux thèmes frontistes (exception faite, par exemple, de la « préférence » ou « priorité » nationale). L’extrême droite, appellation que récuse Marine Le Pen, fait donc partie désormais de la droite. Mais le jusqu’au-boutisme de la campagne de Nicolas Sarkozy laissera des stigmates profondes dans cette dernière. Il la prend en otage avec un style, une idéologie et des pratiques qui, s’ils définissent le mandat qui s’achève, ne peuvent s’identifier à elle toute entière. Il est difficile aux ailes sociale et libérale d’exprimer trop ouvertement leurs inquiétudes devant ces choix tactiques et stratégiques du second tour . Elles ne peuvent apparaître comme agissant contre leur camp. Elles sont contraintes à la loyauté avec un candidat qui n’est pas loyal avec la tradition républicaine et pluraliste de cette famille politique issue du gaullisme, du réformisme et de la démocratie chrétienne.

Paradoxalement, la meilleure chance pour la droite de se recontruire serait … une nette victoire de François Hollande. Un résultat de Nicolas Sarozy meilleur qu’annoncé sera aussitôt présenté par ses bénéficiaires comme la preuve que sa stratégie était finalement la bonne, que le point d’équilibre de la droite devrait dès lors se situer très près d’un Front national de plus en plus puissant, et que les proches de l’ancien président seraient tout désignés pour mettre en œuvre cette recomposition d’après le 6 mai. On oubliera alors le fait principal : la défaite de l'équipe sortante.

Le bilan de cette décennie dominée par l’activisme de Nicolas Sarkozy et l’emprise du parti majoritaire qu’il a imaginé pour porter le pouvoir d’une « droite décomplexée » devra être analysé, et les enseignements tirés. C’est la condition pour qu’à l’avenir de nouvelles et claires alternances aient lieu, et que le problème du Front national soit pesé à droite. Il a fallu dix ans à la gauche pour qu'elle s'éloigne du traumatisme du 21 avril 2002, et encore la compréhension de l'événement n'est pas terminée pour elle. Dans ce processus de lucidité (et d'humilité), François Hollande a joué un rôle que l’on mésestime parfois, lui qui, dès la campagne de Lionel Jospin, s’était inquiété de la manière dont elle se dépolitisait au profit du seul face-à-face avec Jacques Chirac. Il récolte aujourd’hui les fruits d’une obstination personnelle et d’un sens politique qui s’avèrent indispensables à une large victoire au second tour puis aux législatives. La droite de demain pourrait s’inspirer de son parcours et de son style, à l’opposé de la brutalité stérile de son adversaire qui soumet actuellement la France à rude épreuve et perd la notion de la responsabilité, notamment celle qui incombe au président de la République qu’il demeure tout en étant candidat. Ses choix immédiats auront des conséquences à long terme qu'il ne peut méconnaître.

C’est sur les idées et le programme que la droite doit s’opposer à la gauche, et non par une campagne d’agression et de provocation qui désoriente bon nombre de ses militants et de ses dirigeants. L’élection de François Hollande le soir du 6 mai ne sera pas seulement la victoire du candidat, de son équipe et de la gauche. Elle pourra aider aussi la droite à s’interroger sur ce qu’elle est. Elle permettra aussi aux intitutions de la République de retrouver un fonctionnement régulier et une capacité d’attraction – moyens de rebâtir du lien politique qui profitera à tous et d’abord aux électeurs du Front national, du moins ceux qui ont manifesté leur sentiment d’abandon à travers un vote de rupture.

Vincent Duclert    

 

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