Adieu Pierre

Le 1er décembre, je portais à sa dernière demeure Pierre Sellincourt, un homme politique local bien à gauche, sensible, intègre, ouvert et rassembleur, ami des arts et des artistes. Voici les mots que j'ai prononcés lors de la cérémonie.

Adieu Pierre, mon complice de presque 20 ans. Complicité en réflexions partagées, en écriture à deux voix, en maîtrise des dossiers, complicité en connaissance des habitants, des associations, de nos nombreux  partenaires, complicité en animation de la vie politique à La Verrière et au-delà. Complicité aussi en confidences diverses, en réconfort quand l’un ou l’autre en avait bien besoin, complicité encore dans ce qu’on appelle aujourd’hui les afters, ces moments bienvenus de décompression, aux niveaux d’activités et de responsabilité qui sont les nôtres.

Je ne vais pas redire en quoi tu as été un grand maire de La Verrière, LE grand maire de La Verrière. D’autres que moi l’ont fait et le feront encore.

Je voudrais par contre dire que tu as été un grand maire communiste. De ces maires, qui pour la plupart, n’y pensent pas de longues années auparavant,  chaque matin en se rasant, pour reprendre une formule consacrée, même si elle t’est d’autant plus mal appropriée que je t’ai toujours connu barbu. 

Tu étais un de ces maires venus à cette fonction parce qu’à un moment donné il t’est apparu, il est apparu avec tes camarades de parti, que ce serait la position à laquelle tu pourrais participer désormais le mieux au combat commun ; porter et faire vivre, au plus haut niveau du lieu de décision politique local qu’est un conseil municipal, les valeurs de justice sociale et de solidarité, de liberté et de démocratie, de paix, qui avaient fondé ton engagement communiste.

Cet engagement, tu l’avais concrétisé peu avant ta venue à La Verrière, notamment parce que le Parti Communiste était alors le plus engagé contre la guerre d’Algérie qui faisait rage, le plus clair sur la nécessité de répondre positivement à la revendication d’indépendance du peuple algérien.

Cet engagement, tu l’as conforté par des lectures philosophiques, économiques, et dès ton arrivée dans la commune tu prends des responsabilités, dans la vie associative comme dans l’organisation communiste locale.

En 1966 tu deviens secrétaire de la section communiste de Trappes, qui rayonne alors sur un grand territoire englobant La Verrière. À ce titre, tu es amené à souvent côtoyer mes parents, militants trappistes, et c’est comme ça, que dès l’enfance j’ai été familiarisé avec ta silhouette élancée, ta manie de caresser ta barbe en conversant, et ta grande gentillesse notamment avec les enfants dont celui que j’étais.

En 1972, tu deviens permanent, c’est-à-dire un de ces camarades, qu’on décide de rémunérer comme un ouvrier qualifié grâce au pot commun des cotisations et des reversements d’indemnités d’élus de façon qu’il ou elle soit libéré·e de toute préoccupation professionnelle pour pouvoir se consacrer à 100% à l’activité militante, et quand je dis 100% c’est souvent à toute heure du jour, de la nuit, du week-end.

Arrive 1983, année d’élection municipale. À La Verrière, une nouvelle équipe  d’union de la gauche, majoritairement issue de ton parti, est aux commandes depuis 1977. Mais peu avant la campagne électorale, le maire sortant décide subitement  qu’il ne veut plus en jouer et va quitter la ville, sans avoir envisagé et préparé une quelconque succession, alors qu’il reste encore tant à faire dans cette commune encore mal équipée, mal dotée en services municipaux dignes de ce nom, cumulant des besoins sociaux énormes, et où le travail municipal nécessaire pour faire face à tout ça vient à peine de s’engager.

Voilà comment tu accèdes à la fonction de maire. Je te rejoins 10 ans plus tard pour occuper le bureau mitoyen, point de départ pour moi de deux décennies de vie professionnelle et militante exceptionnellement riches.

Je me souviens de la forte impression que me faisait ta phénoménale capacité de concentration intellectuelle, quand, par exemple, en te remettant  quelques notes ou documents qui m’avaient demandé quand-même un petit temps de recherche, tu en prenais vite fait connaissance, puis devenait en mode complètement improvisé, sans filet et devant un auditoire captivé, un grand spécialiste d’une question dont on pouvait imaginer alors, que tu la maîtrisais de A jusqu’à Z depuis toujours.

Je me souviens de ta recherche passionnée de l’union à gauche, de ton souci permanent du rassemblement et de l’ouverture, dépassant sur tel ou tel sujet les clivages attendus, de tes audaces dans ce domaine, toujours en gardant la clarté sur l’objectif à atteindre.

Je me souviens de ton attention souvent anticipatrice à tout ce qui bouge dans la société dans le sens des valeurs que nous portons, de l’espoir d’un monde meilleur que tu savais entretenir.

Je me souviens du rayonnement que tu exerçais, de l’attractivité que tu donnais à cette ville, de personnes engagées auxquelles tu demandais, tu donnais envie de s’installer pour y travailler, y militer. Ce fut notamment le cas pour les deux maires issus du parti communiste qui t’ont succédé, Alain Hajjaj et Nelly Dutu.

Mon éloignement nous a conduits à peu nous voir depuis mon départ des Yvelines. Je t’ai néanmoins rendu visite à plusieurs reprises surtout après la disparition brutale d’Anne-Marie à laquelle je pense beaucoup aussi aujourd’hui. Peu après ton installation à l’EHPAD, tu m’avais appelé, enthousiasmé à l’idée que tu caressais de m’y faire chanter  dans le cadre des activités culturelles. Et puis est arrivé le Covid-19 qui a mis beaucoup de choses en stand-by,  cette saleté de virus qui a fini par t’emporter.  

Car si tu étais amoureux des arts et des artistes on pense surtout aux arts plastiques contemporains dont tu m’a bien ouvert les fenêtres, mais la chanson n’était pas en reste. Je t’entends encore et je t’entendrai encore longtemps dans ma caboche entonner le Petit Quinquin, Travailler c’est trop dur ou encore  l’Étrangère, ce texte d’Aragon haut en couleur mis en musique par Ferré, dont tu déroulais admirablement les vocalises vers les aigus quand je t’accompagnais à la guitare.

Pierre, tu avais l’habitude de finir tes discours de vœux par des citations, souvent poétiques. Tu m’avais fait la surprise une fois de citer ainsi, l’intégralité des paroles d’une de mes chansons. Le titre était significatif de ce qui a été notre démarche commune : « chaque matin est un grand soir ».

Je ne vais pas finir par une chanson mais par un poème, publié il y a dix ans. Tu l’as très… très… largement inspiré.       

L'élu du peuple

Éloigné des combines

Il choisit le combat

Il ne se débine

Pas devant le débat

Il dirige soucieux des habitants

Il a gardé un précieux esprit militant

Le sens de l'effort

La qualité d'écoute

Le respect de la feuille de route

S'il le faut le verbe fort

Il sait être rassembleur

Il ne fait pas semblant

Il tient surtout à des valeurs

Et jamais ne cède bras ballants

A la fatalité du malheur

                      

pierre-sellincourt

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