Compte désactivé

Compte désactivé

Abonné·e de Mediapart

0 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 sept. 2015

78, de Sébastien Rongier

C’est à la rentrée que sortent les livres. Malgré les malheurs actuels et les menaces de guerre mondiale, on pourra lire le livre de Sébastien Rongier 78. A vrai dire, on pourra le lire non pas malgré les menaces et les horreurs, mais peut être pour supporter ces horreurs. 78 met en mots un café de Sens, un soir, en 1978, ses clients, son patron, le cuisinier algérien survivant d’une ratonade, l’amicale lepéniste qui se réunit là fortuitement, le clochard de Sens que l’on retrouvera mort, une femme mûre et seule qui n’attend plus, une jeune fille qui veut partir, fuir un mariage arrangé.

Compte désactivé

Compte désactivé

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est à la rentrée que sortent les livres. Malgré les malheurs actuels et les menaces de guerre mondiale, on pourra lire le livre de Sébastien Rongier 78. A vrai dire, on pourra le lire non pas malgré les menaces et les horreurs, mais peut être pour supporter ces horreurs. 78 met en mots un café de Sens, un soir, en 1978, ses clients, son patron, le cuisinier algérien survivant d’une ratonade, l’amicale lepéniste qui se réunit là fortuitement, le clochard de Sens que l’on retrouvera mort, une femme mûre et seule qui n’attend plus, une jeune fille qui veut partir, fuir un mariage arrangé.

© 

Et surtout, un enfant, laissé là par un homme qui est parti depuis plusieurs heures. L’enfant est toujours là, jouant sur le comptoir, noué sans doute d’angoisse, attendant que cet homme vienne le chercher. Il faudra lire le livre pour savoir pourquoi cet enfant est là, et s’il rentrera chez lui à la fermeture. Ou bien pas. Et pendant que cet enfant attend que son destin se joue, la vie d’un café de l’Yonne se déroule, avec ses petitesses et ses grandeurs, cet inventaire d’une époque de transition, entre la France du passé, celle de la Résistance et des guerres coloniales, qui se délite, et la France moderne qui coïncide avec la « crise », avec les jeux d’arcade et le premier Star Wars (eh oui, sorti en 1977…).

Le livre de Sébastien Rongier s’inscrit dans la littérature aux côtés des livres d’Annie Ernaux, racontant sa vie de famille dans un café d’Yvetot, et aux côtés aussi, de la biographie déguisée de Bérégovoy, 1993, par Yun Sun Limet. La figure commune de ces livres est l’enfance dans un café, une enfance d’avant-guerre dans un café d’avant-guerre pour Pierre Bérégovoy, d’une enfance d’après-guerre pour Annie Ernaux, d’une enfance de 78 dans une brasserie, pour Sébastien Rongier. Dans l’art plus généralement, le livre de Sébastien Rongier évoque immédiatement Edward Hopper et particulièreent Nighthawks. Il n’y a pas d’histoire, et il n’y a que des histoires, de nombreuses histoires, toutes intéressantes et saisissantes, par leur humanité. Des vies sans étendue, et pourtant universelles.

© wikipedia

On trouvera d’autres points communs entre l’œuvre d’Annie Ernaux, et celle de Sébastien Rongier, comme la richesse de la langue, la beauté des phrases simples qui résonnent comme le cristal des verres qu’on lave et essuie. On trouvera aussi, et fort heureusement, d’importantes différences. Ainsi, le récit d’enfance présente souvent cette figure de la sortie de l’enfance, qui exige pour se réaliser, une sortie physique du lieu de l’enfance. Dans le cas d’Annie Ernaux, la sortie de l’enfance et la sortie de son milieu relèvent d’une volonté inouïe, d’une violence au moins verbale contre la société (l’école, la rue, les bonnes sœurs, etc.), son enfance est associée à une image infernale de la condition féminine et en sortir c’est bien quitter l’enfer. Pour Sébastien Rongier, la situation est moins claire, et dans cette ambiguïté réside l’intérêt fondamental du livre. Car l’enfance peut être à la fois le lieu du paradis (perdu) et celui de l’enfer à quitter. Dans 78, la petitesse des gens est à la fois médiocre et tendre, l’auteur est à la fois cinglant et affectueux. L’enfant qui attend est apeuré, mais il joue. La frontière est extrêmement ténue entre le paradis et l’enfer, et ce petit garçon qui attend le retour de l’homme qui l’a laissé là incarne la minceur de cette frontière : tout peut arriver pour lui, l’enfer ou le paradis, et les nighthawks de la brasserie peuvent être autant des oiseaux de mauvais augure que des anges gardiens. Cette ambiguïté de la situation, implicitement mais merveilleusement rendue par Sébastien Rongier, forme un miroir avec la littérature d’enfance, voire avec l’enfance, toute enfance, elle-même : écrire cet épisode, c’est revenir dans l’enfance, c’est donc dire ce qui ne nous a pas quittés, que l’on porte encore en soi, et donc certainement que l’on aime ; à moins que les mauvais souvenirs installés se soient rancis, et que l’on porte en soi une charge de malheur. En cela, cette double lecture, cette tension, est congruente de l’universalité des enfances, partagées, tendues, entre le souvenir heureux et, pour beaucoup, le malheur. Elle se résout, évidemment, par le dénouement, le sort qui est véritablement celui de cet enfant, et qui l’attend à la fin du livre. Sur internet on trouve des photos actuelles de Sébastien Rongier. Mais 78 doit se lire avec en tête la photographie qu’il a donnée à ses élèves, pour un journal scolaire.

© 

Celle d’un enfant, peut être encore et pour toujours assis dans une brasserie, attendant dans la nuit le retour de quelqu’un.

78, de Sébastien Rongier, éditions Fayard.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Incendies en Gironde : « C’est loin d’être fini »
Dans le sud de la Gironde, le deuxième méga-feu de cet été caniculaire est fixé mais pas éteint. Habitants évacués, élus et pompiers, qui craignent une nouvelle réplique, pointent du doigt les pyromanes avant le dérèglement climatique, qui a pourtant transformé la forêt des Landes en « grille-pain ».
par Sarah Brethes
Journal
Été de tous les désastres : le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal
Des avocates et journalistes proches de Julian Asssange poursuivent la CIA
Deux journalistes et deux avocates américains ont déposé plainte contre l'agence de renseignements américaine et son ancien directeur, Michael Pompeo. Ils font partie des multiples proches du fondateur de WikiLeaks lui ayant rendu visite dans son refuge de l'ambassade équatorienne de Londres alors qu'il été la cible d'une vaste opération d'espionnage.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Écologie
Pour plus d’un quart des Alsaciens, l’eau du robinet dépasse les normes de concentration en pesticides
Dans le Bas-Rhin, des dépassements des limites de qualité ont été constatés dans trente-six unités de distribution qui alimentent en eau potable plus de 300 000 habitants, soit un quart de la population. Le Haut-Rhin est touché dans des proportions similaires.
par Nicolas Cossic (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
De Kaboul à Kyiv : femmes déchues de leur citoyenneté
[Rediffusion] Rien en apparence semble lier le sort des femmes afghanes à celui de leurs contemporaines ukrainiennes si ce n’est déjà la dure expérience d’une guerre sans fin. A travers leur corps de femme, peu importe leur âge, elles subissent une guerre menée contre leur statut durement gagné en tant que citoyennes ayant des droits, au nom d’une violence patriarcale que l’on espérait révolue.
par Carol Mann
Billet de blog
Russie, une guerre criminelle, une opinion complice ?
Une analyse du sociologue russe Lev Goudkov, qui démonte les leviers de la propagande du pouvoir russe et y voit l'explication du soutien passif, mais majoritaire apporté par la population russe à l'intervention militaire en Ukraine. Il ne cessera, selon lui, qu'avec un choc qui lui fasse prendre conscience des causes et des conséquences de la guerre, processus qui n'est pas encore engagé.
par Daniel AC Mathieu
Billet de blog
Quand la langue nous fait défaut
Les mots ne sont plus porteurs de sens, ils ne servent qu'à indiquer ce que l'on doit penser et ce qu'il est interdit de penser. La réaction du gouvernement français aux bombardements de Gaza le démontre une fois de plus.
par ekeland
Billet de blog
Les talibans en Afghanistan : un an de pédocriminalité, de mariages forcés et de suicides
[Rediffusion] Cela fait presqu'un an que les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan. Depuis août 2021, plus d'une centaine de femmes ont été assassinées ou se sont suicidées en Afghanistan. Les talibans apprennent aux enfants à tirer et les exploitent sexuellement.
par Mortaza Behboudi