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Billet de blog 21 mars 2019

Les casseurs du Figaro

Retour sur l’utilisation du mot « casseur » dans la presse, de Louis-Philippe à nos jours.

Vincent Koebel
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Février 1831, les émeutes font trembler la monarchie de Juillet et le journal satirique Le Figaro s’en amuse. Louis-Philippe demande alors à ses proches de racheter la publication.

C’est après cette acquisition qu’entre en scène, sous la plumes de journalistes au pas, la figure du « gamin casseur ». Elle sert immédiatement à diaboliser les manifestations, à dépolitiser les manifestants… et à défendre le pouvoir. 
Le 29 septembre 1832, dans l’article intitulé « Une variété du bousignot », Le Figaro s’enorgueillit d’avoir trouvé une foule de petits noms pour désigner les républicains. Le « gamin » est ainsi décrit : « Nous entendons par gamin celui dont la seule croyance politique, morale, religieuse et littéraire, est le tapage, l’émeutier, le casseur de vitres, ceux qui suivent les tambours qui battent la retraite, et mêlent toujours leur voix à tout ce qui se crie, se glapit, se hurle. »

Ce gamin, bousignot et casseur, souvent jeune, est aussi accusé d’être un « faux étudiant » ; comme aujourd’hui le « casseur » est souvent qualifié de « faux manifestant ».

Du gamin casseur de vitres on passe, le 23 novembre 1832, au « casseur de lanternes » synonyme d’obscurantisme.
On se souvient qu’au soir du 1er-Mai 2018, un journaliste, très mesuré, avait publié sur le site internet Bibliobs (supplément littéraire de L’Obs) un article titré : « Lutter contre les pestes. Albert Camus contre les black blocs. » Réalisant ainsi une comparaison, tout aussi mesurée, quelques heures seulement après la manifestation, entre l’acte de vandaliser les vitrines d’un établissement de la restauration rapide et le… fascisme (l’épidémie de peste ayant été utilisé par l’écrivain nobelisé comme une analogie au nazisme).

Le Figaro fermait ses portes quelques années après l’invention du stéréotype du gamin casseur de vitrines et de lanternes ; avant de les rouvrir sous Napoléon III, sans rien changer à sa ligne, sinon en remplaçant le mot « gamin » par celui de « casseur ».
Dans l’édition du 5 mai 1864 : « …Le monde extérieur n’existe pas pour lui ; il ne connaît que sa bouffarde ; on lui parle, a peine répond-il, par signes de tête ou haut-le-corps, et crache loin, devant lui, les dents serrées. C’est un casseur !
« À tous les degrés de l’échelle sociale, le casseur se rencontre ; à tous les étages et dans tous les états.
« Le gamin qui suit les tambours du régiment, en ouvrant ses petites jambes, les poings serrés, casquette sur l’oreille… Casseur !
« Casseur, le collégien qui fume son manille dans les rues, le dimanche, et tout fier de demander du feu à un Saint-Cyrien qui passe. »
Le 21 mai 1870 : « Moins révolutionnaire qu’émeutier, moins émeutier que casseur, moins casseur encore que braillard – badaud par-dessus tout. » Les badauds sont complices, dit-on au palais de l’Élysée…

Du temps a passé, mais on n’est pas si loin de ce style quand on écoute des chaînes de télévision dont les intervenants, qui n’ont pas grand chose à dire devant des images en direct, s’emparent de ce vocable (casseur) pour dramatiser une situation ou décréter sans débat que la casse n’a rien de politique aux yeux de celles et ceux qui en usent.

Les manifestant•e•s, eux et elles, s’en amusent depuis 2016, faisant fleurir sur les murs des tags dans lesquels ils et elles se revendiquent : « casseurs-cueilleurs », « pacificasseurs », « complices », ou chantent à l’approche d’un barrage policier « et c’est qui les casseurs ? C’est eux les casseurs ! » Et ces syndicalistes chantant au micro : « nous sommes tous des casseurs ». Ou l’art de renverser une caricature en s’en revendiquant.

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