13 novembre 2015 : une histoire française

L’effroyable carnage de vendredi 13 novembre n’a pas surgi de nulle part. Contrairement aux apparences, la France n’a pas subi l’irruption fortuite et accidentelle d’une violence forgée ailleurs, au loin, hors de portée de notre intelligibilité. Bien au contraire, elle a éprouvé une fois encore le poids de son histoire et des liens indéfectibles qui la relie à "son Proche-Orient".

L’effroyable carnage de vendredi 13 novembre n’a pas surgi de nulle part. Contrairement aux apparences, la France n’a pas subi l’irruption fortuite et accidentelle d’une violence forgée ailleurs, au loin, hors de portée de notre intelligibilité. Bien au contraire, elle a éprouvé une fois encore le poids de son histoire et des liens indéfectibles qui la relie à "son Proche-Orient".

Notre si Proche-Orient

"Un si Proche-Orient". Le thème choisi cette année pour le Festival international du Film d’Histoire de Pessac n’a jamais sonné aussi justement et aussi cruellement que depuis vendredi dernier. Le Festival de Pessac n’a pas eu lieu. 40.000 personnes étaient attendues. C’était sans doute une nécessité sur le plan sécuritaire, mais c’est un douloureux paradoxe, car jamais le public français n’a eu autant besoin de connaissances, de réponses et de lumières sur ce thème et sur cette région, au milieu de la noirceur et du chagrin qui remplit nos cœurs, au milieu de l’obscurité qui gagne nos esprits. Oui ce Proche-Orient nous est évidemment proche, il fait partie intégrante de notre horizon géographique et historique.

Géographiquement, parce que cette région est la porte de l’Orient pour l’Europe, depuis toujours. Cette région est, littéralement, notre "Proche" Orient et la manière que nous avons de la nommer signale le regard intime et presque familier que nous portons sur cet espace que nous avons nous-mêmes façonné. Pour décrire la même région, les anglais et les américains ne disent pas "Proche-Orient" mais "Moyen-Orient" (Middle East), parce qu’ils la regardent de plus loin, au sein d’un horizon plus large. Ce "Proche Orient" typiquement français révèle donc les liens de proximité et de voisinage qui nous unissent à son histoire. Car ce n’est pas d'abord la géographie qui est en cause ici, c’est bien l’histoire.

Historiquement, on a souvent tendance à oublier que le domaine impérial et colonial français ne s’est pas seulement déployé en Afrique du nord et en Afrique de l’ouest, mais également au Proche-Orient. La présence française y a toujours été forte, singulièrement mais pas seulement pendant le Mandat français sur la Syrie et le Liban (1920-1946). La France est présente depuis longtemps au Proche-Orient, que l’on appelait aussi au 19siècle la Grande Syrie. Depuis les Royaumes latins dispersés au Moyen âge en Terre sainte à la suite des Croisades ; depuis l’expédition d’Egypte (1798-1801) qui a vu les armées du général Bonaparte se montrer bien au-delà des rives du Nil (jusqu’à Haïfa et Saint-Jean d’Acre, c’est-à-dire aux frontières du Liban actuel) ; depuis l’expédition française menée en 1860-1861 pour venir en aide aux chrétiens de Damas et du Mont-Liban ; depuis les accords Sykes-Picot qui ont préparé en 1916 le partage de la région entre la France et la Grande-Bretagne ; depuis que la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, a confié en 1920 à la France un Mandat sur la Syrie et le Liban ; depuis les bombardements massifs opérés sur Damas le 29 mai 1945, causant la mort de plusieurs centaines de civils.

Obsession passéiste de l’historien, simple rappel théorique et rhétorique d’une histoire oubliée par les acteurs locaux ? Non, aucunement : il y a un peu plus d'un an, dans une vidéo de propagande, on a vu par exemple les hommes de Daech aplanir au bulldozer une butte de terre censée matérialiser "les frontières Sykes-Picot" tracées en 1916. Cette étrange revanche, à presque un siècle de distance, aurait dû nous mettre en garde : au Proche-Orient, les hommes ont la mémoire souvent moins courte qu'en Europe, et si nous avons oublié les lignes que nous y avons tracées dans le sable, d'autres se chargent aujourd’hui de nous les rappeler.

Responsabilité historique

Les avions français qui bombardent "massivement" Rakka depuis une semaine évoluent en terrain connu : la ville de Rakka est bien localisée sur les cartes d’Etat major levées par l’armée française dans les années 1920. C’est tout sauf anodin : la France mène aujourd’hui une guerre sur un territoire qu’elle avait préalablement colonisé dans le cadre du Mandat de 1920-1946. Dailleurs, sans le rappel de cette histoire, on ne peut pas comprendre — "prendre avec nous" — le fait que l’aviation française bombarde massivement Rakka, et se trouve en première ligne d’une guerre qui pendant des mois n’a pas voulu dire son nom. Si la France s’est délibérément placée en première ligne de cette guerre, si les terrasses de café situées à Paris entre République et Nation sont aujourd’hui en première ligne, c’est bien parce que le Proche-Orient nous est si proche. Et s'il nous est si proche, c’est de notre fait — je n’ai pas écrit de notre faute — ; c’est historiquement de notre fait, de notre volonté, cela relève de notre histoire, et donc de notre responsabilité. Ce qui est devant nous, aujourd’hui et demain, c’est l’ardente et périlleuse obligation d’assumer cette responsabilité historique.

Assumer nos responsabilités, c’est donc admettre que ce qui est arrivé vendredi 13 novembre à Paris est intimement relié à notre histoire, y compris aux pages les plus sombres de notre histoire coloniale. Ayant écrit cela, on entend déjà les croassements rauques des vautours : "En cherchant à expliquer vous allez finir par excuser!". Pauvres malfaisants et ignorants vautours qui nourrissent leur haine de leur ignorance. Expliquer c’est déplier, défaire les plis, dérouler devant soi une question, un événement, une inquiétude, une panique… un massacre. Expliquer — nous dit le dictionnaire et nous dit la sagesse — c’est déplier, lentement déplier, pour voir ce qui demeurait caché dans les plis, pour rendre visible ce qui était invisible pour nos esprits troublés et aveuglés.

Excuser c’est le contraire. Excuser — nous dit encore le dictionnaire — c’est mettre "hors de cause", hors de causalité, hors de portée de l’intelligibilité. Excuser c’est exclure, exempter, mettre dehors, pour ne plus voir et ne plus chercher à comprendre. Excuser c’est oublier. Un historien ne peut donc pas répondre à cette ignoble injure, il ne doit pas répondre. Il doit seulement continuer de parler, un peu plus haut, un peu plus fort, pour couvrir les croassements des vautours.

Les maquisards de l'ASL

Aujourd’hui, en bombardant les bases militaires de Rakka, la France cherche à affaiblir le centre opérationnel de Daesh, mais chacun sait qu’aucune opération aérienne, même massive, ne permettra la reconquête durable du terrain sans troupes au sol. Pour cela, il faudra donc demain s’appuyer sur les forces armées locales de l’opposition syrienne, les seules légitimes, celles qui tiennent tête à la fois à Daesh et au boucher de Damas, celles qui continuent de tenir victorieusement les territoires libérés depuis la révolution de 2011, celles qui se sont débarrassées de Daesh en janvier 2014 dans les zones qu’elles contrôlaient, celles qui subissent depuis six semaines les bombardements incessants de l’aviation russe alliée de Damas (80% des frappes russes lui ont été destinées depuis le début des opérations russes, selon le dernier bilan du Pentagone).

Bombarder aujourd’hui et appuyer demain les forces locales d’opposition, on revient à l’histoire récente de "notre si Proche-Orient" : oui la France est bel et bien "en guerre" ou "dans la guerre" — pour reprendre la nuance sémantique du chef des armées Hollande — et si elle veut gagner cette guerre, elle devra éviter les erreurs dictées par son vieux logiciel colonial ; celles dont se sont si scrupuleusement inspiré les forces américaines qui ont contourné les forces d’opposition irakiennes lors de l’invasion de 2003. Certains prétendent aujourd’hui que l’ALS et le FRS ne seraient pas une alternative crédible car elles ne contrôleraient pas assez de territoires. En juin 1944, a-t-on contourné les jeunes combattants des maquis au prétexte qu’ils ne contrôlaient que d’infimes réduits montagneux ? À partir de ces minuscules "républiques autonomes" qu’étaient les maquis, ce sont pourtant bien les FFI qui ont repris en main les territoires libérés. L'éradication durable de Daesh ne pourra être le fait que des forces d’opposition syriennes, dont la légitimité a été forgée dès le déclenchement de la révolution syrienne, en mars 2011.

Ici encore, l’histoire refait surface : sait-on que l’ASL (Armée syrienne libre) et le FRS (Front révolutionnaire syrien) ont repris à leur compte le drapeau utilisé en Syrie mandataire après les accords de 1936, chacune des trois couleurs (vert, blanc, noir) représentant les anciennes dynasties chiites et sunnites du pays — affublé de trois étoiles rouges, symbolisant les trois minorités druzes, chrétiennes et alaouites ? Aucune allégeance à l’ancienne puissance coloniale dans ce choix, mais une volonté de se réapproprier une histoire singulière, intimement liée à l’histoire de France. En utilisant ce drapeau, les forces de la rébellion syrienne veulent reconnecter leur combat avec l’histoire de la Syrie antérieure au coup d’état de la junte militaire baasiste en 1963, qui portera au pouvoir Hafez el-Assad en 1966, puis son fils Bachar en 2000.

Une histoire française

Ce qui advient aujourd’hui, ce qui se passe en Syrie, ce qui s'est passé vendredi 13 novembre 2015 à Paris, ce qui a coûté la vie à 130 femmes et hommes, ce qui en a blessé des centaines d’autres, ce qui a enlevé la vie à mon collègue Matthieu Giroud, jeune enseignant chercheur en géographie à l’Université Paris-Est / Marne-la-Vallée, splendide citoyen, militant, merveilleux enseignant, humain admirable — l’effroyable massacre de ce vendredi noir ne relève bien sûr pas seulement d’une "histoire française". De multiples chaines causales se croisent et s’entremêlent autour de cet abominable événement, depuis la désastreuse intervention américaine en Irak en 2003 jusqu’à l’enlisement du conflit israélo-palestinien en passant par l'expansion du wahhabisme à partir de Arabie saoudite, l’évolution politique de la Turquie voisine et de toutes les sociétés civiles de la région. Certes. Tout cela a été dit et répété, selon l’inusable rengaine du "c’est la faute à qui". Mais ce qui nous est arrivé vendredi soir est aussi relié à notre histoire, à l’histoire "de France", à l’histoire de la France, vue, vécue et impulsée depuis la France, de la même manière que la vague d’attentat de 1995 organisé par le GIA algérien était évidemment reliée à l’histoire algérienne de la France, et donc à son histoire coloniale.

Cela peut-être dit  à haute et intelligible voix sans avoir besoin de repeindre le passé en blanc ou en noir, sans convoquer les gros mots abrutissants tels que "repentance" ou "défense de l’héritage colonial", "culpabilité" ou "fierté coloniale" … Si les historiens ont une fonction à occuper dans le débat public si violemment meurtri et obscurci depuis le 13 novembre, c’est précisément celle-là : dire l’histoire, rappeler que ce qui nous arrive, ce qui nous est arrivé vendredi soir, entre République et Nation, aux terrasses des cafés et des restaurants, dans la salle du Bataclan, autour du stade de France… ce qui nous est arrivé n’est pas étranger à notre histoire. Ce qui est arrivé, ce qui est advenu, l’événement sidérant qui a surgi en France — et contrairement à ce que la sidération pourrait nous laisser croire justement — n'est pas une irruption étrangement étrangère à notre histoire, ce n’est pas le fait d’une armée extraterrestre, extraterritoriale, entrainée et mobilisée hors des frontières de notre passé et donc hors des frontières de notre intelligibilité. Ce qui nous est arrivé vendredi soir fait partie intégrante de notre histoire, mais pas seulement depuis vendredi soir. Depuis bien plus longtemps.

Ce qui nous est arrivé vendredi soir, c’est ce rappel, ce simple et effroyable rappel : oui le Proche-Orient nous est proche, si proche, pour le meilleur et pour le pire. 

 

Vincent Lemire 

Historien, directeur du projet européen OPEN-JERUSALEM

Université Paris-Est / Marne-la-Vallée

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