Ecrit à la louche

Où l'on en déduit que ce n'est que si les abstentionnistes cessent de s'abstenir que Marine le Pen pourrait être élue.

Depuis plus d’une semaine, résonne plus fort que les cloches à pâques l’antienne selon laquelle s’abstenir au second tour de l’élection présidentielle serait faire le jeu de Marine le Pen

 Dans la mesure où, à son soutien, ne viennent que des affirmations, nécessairement exactes, bien sûr (qui oserait en douter ?), mais que personne ne se soucie réellement d’étayer, je me suis dit que j’allais me faire ma propre idée, avec exactement le même instrument que celui qui sert à calibrer toute discussion contemporaine : une louche.

A l’aide de cet ustensile, sans lequel la pensée contemporaine ne saurait utilement prospérer, je me suis forgé ma propre analyse de l’importance de l’abstention dans l’élection de Marine le Pen comme Présidente de la République française.

Déjà, la première constatation que la louche nous envoie en pleine face, c’est que cette abstention ne peut servir Marine le Pen que dans la seule hypothèse où l’on admet que ceux qui s’abstiendront pour le second tour auraient voté Emmanuel Macron s’ils s’étaient déplacés.

Si on postule que ceux-ci auraient voté Marine le Pen, leur abstention dessert plutôt la candidate du Front National, en retirant des voix à celle-ci.

L’abstention ne favorise donc le Front National que si elle ne touche que les électeurs potentiels d'Emmanuel Macron. C’est ce que l’on appelle (l’expression connaît aujourd’hui une certaine publicité) l’abstention différentiée ou différentielle.

Mais, même, dans un tel cas de figure, dans quelle mesure cette abstention est-elle de nature à influer sur le résultat final?

Voyons.

Il est exact que les électeurs de Madame le Pen sont probablement plus mobilisés que ceux de tout autre candidat.

Cependant, cette mobilisation n’a pas attendu le second tour pour s’exprimer et c’est en raison de celle-ci que Marine le Pen a pu obtenir les résultats que l’on connaît.

Cette dernière ne dispose donc pas d’une réserve de voix partisanes, tapies dans l’ombre, prêtes à se jeter sur l’urne, et sur laquelle elle pourrait compter au second tour.

Parallèlement, on peut supposer que les électeurs ayant désigné Emmanuel Macron au 1er tour exprimeront le même choix au second et iront voter. Il est en effet peu probable qu’après avoir marché si longtemps, ils décident de s’arrêter juste avant la ligne d’arrivée.

Les deux candidats se trouvent donc, à l’aube du second tour, dans une situation relativement similaire, s’agissant des voix sur lesquelles ils sont certains de pouvoir compter.

Marine le Pen dispose d’un socle d’environ 7.700.000 voix et Emmanuel Macron d’environ 8.600.000.Le corps électoral est d’environ 47 millions de personnes.

Cela signifie qu’en supposant un taux de participation de 100 %, il faudrait, pour l’emporter que l’un des candidats recueille plus de 23,5 Millions des suffrages exprimés, soit que plus de 16 millions de personnes qui n’ont pas voté pour lui au 1er tour lui accordent leurs suffrages au 2nd

Mathématiquement, moins la participation sera forte et moins le nombre de voix exigées pour devenir Président sera important.

C’est là la seule conséquence certaine de l’abstention et elle est parfaitement neutre, puisqu’elle vaut pour chacun des candidats.

Pour considérer que l’abstention produira un effet sur l'un des candidats, il faudrait, ainsi que la louche nous l’a déjà exposé, que cette abstention ne concerne que l’un des candidats.

Envisageons le cas de figure.

Avec une abstention de l’ordre de 35 % - ce qui est une hypothèse assez peu réaliste, s’agissant d’une élection présidentielle, aussi particulière soit elle -  un candidat, pour l’emporter, devra réunir sur son nom environ 16 millions de suffrages.

Marine le Pen a eu, au 1er tour 7.679 493 voix. Il lui faut donc environ 8.300.000 voix de plus pour espérer l’emporter.

On peut penser que ses électeurs vont rester mobilisés et qu’elle fera dès lors le plein de ses votants du 1er tour. 

Dans les hypothèses pour elle les plus favorables, elle peut compter sur les 1.700.000 voix des électeurs de Nicolas Dupont-Aignan (50 %), un tiers de celles des électeurs de François Fillon, soit environ 2.300.000 voix, 15 % des insoumis, soit à peu près 1 million, ce qui fait cinq millions de voix.

On peut encore, pour faire bon poids, rajouter 50 % de tous les autres partis ayant présenté un candidat, soit 1.000.000 voix, largement comptées.

Tout cela ne fait guère que 6.200.000 voix, lesquelles, ajoutées à celles du premier tour aboutissent à un total de 13.900.000 voix, soit très loin du seuil nécessaire à lui permettre d’accéder au pouvoir.

On insistera sur le fait qu’il s’agit d’une hypothèse extrêmement favorable au point d’en être irréaliste dans le cadre d’une élection présidentielle (c’est l’avantage du raisonnement à la louche), reposant sur l’existence d’une abstention à 35 % (elle était de 22 % au 1er tour), et dans le cadre de laquelle Marine le Pen ne subirait aucune conséquence de ette abstention dans les reports de voix vers sa candidature.

Si l’on applique la même méthode à Emmanuel Macron, mais en faisant, cette fois, jouer la règle des 35 % d’abstention à ses reports de voix (à l’exception de ceux qui ont voté pour lui au 1er tour, tout de même), on arrive aux résultats suivants.

NDA : 550.000

EM : 8.657.326

BH : 1.500.000

FI : 3.600.000

FF : 3.000.000

Ainsi, sans même considérer des reports de voix de petits candidats, on arrive à un résultat d’environ 17.300.000 voix.

On le constate, Marine Le Pen est largement battue.

Pour qu’elle puisse accéder au pouvoir, en l’état du maximum des voix dont elle peut disposer aujourd’hui, il faudrait que le corps électoral descende à 26 millions de votants, soit une abstention d’environ 45 % et que cette abstention s’applique exclusivement aux partisans de son adversaire.

A ce stade, on doit reconnaître que l’hypothèse est tout de même peu probable.

Tout pourrait évidemment être bouleversé si les quelques 10 millions de personnes qui n’ont pas voté au premier tour changeaient soudainement d’avis et venaient en masse voter Marine le Pen.

Il faudrait cependant que ce soit très massif, dès lors que, si moins de 70 % de ces nouveaux votants offre leurs voix à la candidate du Front National, Emmanuel Macron restera néanmoins vainqueur.

On en déduit dès lors que, contrairement à ce que l’on nous serine en permanence, il faut que les abstentionnistes aillent voter pour que Marine le Pen soit élue.

Les 10 millions de personnes qui n’ont pas voté au 1er tour tiennent notre avenir entre leurs mains.

Ce sont eux qui ont le seul réel pouvoir.

Avons-nous dès lors intérêt à leur brailler aussi fort dans les oreilles qu'il faut qu'is aillent voter?

Peut-être nos cris les ont-ils, d'ailleurs, déjà réveillés ?

Peut-être reviennent-ils ?

Si c’est le cas, je présume qu’ils ne sont pas contents.

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