Il y aura bientôt plus de plastique…

Les enfants sur les plages... Il y aura bientôt plus de plastique que de poissons dans l’océan. Il y aura aussi bientôt, sur les plages de Méditerranée, plus de plastique que de galets. Le plastique des tétines que la mer ramène, accrochées à des couvertures qui drapent des corps d’enfants.

Il y aura bientôt plus de plastique que de poissons dans l’océan.

Il y aura aussi bientôt, sur les plages de Méditerranée, plus de plastique que de galets.

Le plastique des tétines que la mer ramène, accrochées à des couvertures qui drapent des corps d’enfants.

Le plastique des jouets qu’une main menue a serré jusqu’au dernier souffle, jusqu’à la dernière bulle remontant à la surface.

Le plastique des étiquettes sur lesquelles leurs noms ont été inscrits, en plusieurs langues, pour les retrouver vivants, ou pour pouvoir peut être, au moins, les enterrer.

C’est du plastique coloré, car les enfants aiment les couleurs vives, et c’est du plastique autour duquel, par contraste, le monde est assez gris.

C’est du plastique que l’on voit de loin, comme l’enseigne lumineuse de notre humanité qui voudrait palpiter encore.

C’est du plastique, pourtant, que l’on ne voit déjà plus, parce que, voyez-vous, on l’a déjà trop vu.

Et puis, on nous dit qu’il faut être lucide, que c’est bien joli d’être sentimental, voire sentimentaliste et qu’à ne voir que ces corps d’enfants, on en oublie la horde d’étrangers adultes dont ils ne sont que l’incarnation destinée à nous émouvoir.

Parce que, nous expose-t-on, le grand remplacement est en marche, et la culture française, faite d’humanisme, de charité forcément chrétienne, de grands principes, de liberté, mais aussi et surtout, d’ordre, pourrait vaciller sur ses bases si nous accueillions ces vagues de mahométans belliqueux.

On nous fait clairement comprendre qu’il faut être, évidemment, empreints de compassion, à l’égard de ces réfugiés, chassés de chez eux par des guerres dans le développement desquelles nous ne sommes pas complètement exempts de toute responsabilité, mais que cette compassion ne saurait, non plus, nous absorber trop complètement.

On en viendrait même à nous insinuer qu’il y aurait quelque chose de délictuel à trop les aider, que cela ne serait peut-être pas tout à fait républicain que d’assister de façon trop interlope, d’être aussi plein de bonne volonté à l’égard de quelque chose qui ne serait pas estampillé national.

On nous dit, en réalité: « les bons sentiments, pour les réfugiés, ça allait bien quand il y en avait cent par semaine. Maintenant, il y en a mille par jour, alors bon, forcément, on voit plus ça sur des grosses masses. ».

Et les grosses masses, ça écrase l’individu.

Alors, on raisonne par catégories. On dit, « les migrants », quand on se sent déjà un peu coupable, on dit « les réfugiés ».

On dit « statistiquement, » on dit,  « c’est culturel ». On dit: « on ne peut de toutes façons pas tous les accueillir. », on dit « violeurs », « islamistes », « terroristes », « assassins », « immigrés », on redit « migrants », « réfugiés », « fossé culturel » et, petit à petit, on légitime tout ce qui précède et on y ajoute de nouveaux chapitres.

On ne voit plus que sur un bateau qui tangue dangereusement au large de Lesbos, il y a un monde en soi.

On ne voit plus que, sur les planches de ce bateau, il y a l’enfant qui serre une peluche trempée, engoncé dans un gilet de sauvetage, le garçon rêveur que ses parents ont envoyé ailleurs, car la préciosité de ses gestes commençait à susciter les soupçons, le poète que ses vers menaient à l’échafaud, le libre penseur, l’opposant politique, celui qui part pour rejoindre son père ou sa mère, ses enfants, l’amour de sa vie, celui qui part car, chez lui, ils sont tous morts.

On ne voit plus que, sur ce bateau, il y a une infinité de destins, des gens bons, d’autres qui le sont moins, d’autres qui n’ont pas encore eu le temps de savoir qui ils sont, qu’il y a des braves, des faibles, des miséricordieux, des impitoyables, des indécis, des pensifs, des saints et des salauds, qu’il y a nous, que, dans ce bateau, c’est un peu de nous tous qui survit sur les flots.

On ne voit plus que nombres, statistiques, bilans, tableaux, fromages, sondages, sommets, conventions, que des taux et des chiffres, des courbes qui se transforment en flèches avec lesquelles on semble nous inciter à pourfendre l’ennemi.

On n’entend plus que discours de haine nous amenant à ne plus considérer l’autre que comme un seul bloc, à rejeter tout ce qui n’est pas de chez nous et à lui dénier de plus en plus jusqu’à la simple possibilité de survivre sur notre sol.

On n’entend plus qu’un discours sordide et répétitif, structurellement imbécile, qui ne prétend rien régler, qui se justifie seulement parce qu'il va nous occuper pendant que nous courrons au désastre.

Allons-nous en prendre conscience et changer cela?

Non, bien sûr, nous allons faire l’inverse. Nous allons accélérer dans l’autre sens.

Au lieu d'accueillir ceux qui sont comme nous, de protéger leurs enfants du froid, de la faim, de la mort, nous allons nous employer à nous retrancher et à les repousser encore plus loin.

Il faudra, puisque nos autorités sont malgré tout conscientes de l’effet déplorable du plastique sur les plages, que le problème soit réglé en amont et que les assaillants puissent être repoussés bien avant que le courant ne porte les débris sur nos côtes.

S’il faut dépenser pour cela l’argent que nous n’avons pas aujourd’hui, on le fera avec plaisir. Quelque part, ce sera une dépense environnementale.

Pour ceux qui échapperont aux mailles du filet, ils seront, sur le territoire de l’union européenne, sans papiers, à tout endroit où ils se trouveront, hors la loi par nature si, du moins, ils veulent manger et dormir.

On intensifiera une politique assimilant le réfugié à un délinquant, ce qui justifiera son internement, si, du moins, il parvient jusqu’au territoire, ce qui, au vu des efforts qui seront consacrés à la maîtrise des mers et à l’intensification des contrôles dans les autres pays de l’Union, serait en soi considéré comme un échec.

Ils termineront donc tôt ou tard dans les rets de la police.

Cela ouvrira la voie à des camps de travail, puisqu’il sera bien évidemment hors de question que l’argent  du contribuable vienne engraisser les immigrés.

S’il faut suspendre une convention ou deux pour cela et bien, on le fera. On a bien suspendu la Convention Européenne des Droits de l’Homme en deux coups de cuillère à pots, comme ça, par un fax.

On ne va pas se gêner pour de potentiels terroristes, qui viennent envahir le pays et bouleverser le subtil équilibre qui nous maintient depuis des lustres dans la félicité. On va renforcer la force et la répression pour obtenir, enfin, l’ordre.

Ca reportera le problème pour quelques années et, n’est-ce pas, il sera toujours temps alors, de voir ce que ça devient.

Et puis, au moins, si on est ferme, si on est très strict, au départ, et si on décourage fermement, à l’arrivée, et bien, on en parviendra bientôt au point où, sur les plages, il n’y en aura plus, des petits bouts de plastique colorés.

Ils ne mourront plus chez nous, les enfants.

On y pensera moins, on n’en parlera plus.

Alors, peu à peu, on oubliera qu’ils ont été là et que, nous, on n’a rien fait.

Le plastique restera dans l’océan et ça ne dérangera plus que les poissons.

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