Renoncer à la bêtise?

Faut-il devenir indifférent face aux torrents de stupidités sous lesquels, chaque jour plus furieusement, la vie nous noie?

Le plus difficile, avec la place qu’a prise la bêtise dans le débat public contemporain, c’est de trouver l’énergie de répondre à chacune des provocations que les apôtres de cette nouvelle religion se plaisent à lancer quotidiennement.

Il serait plus simple, évidemment, de renoncer tout crûment à prendre part à cette comédie grotesque, qui participe autant de la réflexion constructive qu’une discussion entre ivrognes s’exprimant dans des langues différentes.

Il est si absurde de vouloir parler avec les légions d'imbéciles auxquelles nous sommes confrontés que la vanité de l’exercice apparaît immédiatement à tout être normalement constitué.

Chacun de leurs arguments est si évidemment faux - au regard des données factuelles, objectives, non contestables et accessibles à chacun -  que le pas le plus simple pour un esprit seulement vaguement formé, la plus infime progression conceptuelle leur demande des heures, des jours, des semaines, comme si leur cerveau marchait sur une nappe de bitume chaud.

Dans de telles conditions, on ne parvient à rien. Toute tentative de discussion est inutile. C’est comme faire des glaçons au-dessus d’un radiateur ou allumer un feu sous la douche. Ca ne marche pas.

Il serait si confortable, alors, de les laisser parler dans le vide, tous ces hérauts de la stupidité triomphante, tous ceux qui pensent que leur avis, expulsé comme un vent, vaut comme une vérité révélée. Il serait si agréable et si reposant de les laisser produire avec leurs bouches moisies les excréments conceptuels dont ils se nourrissent.

Ce serait si facile de ne pas avoir à perpétuellement se confronter aux mots creux que ces imbéciles satisfaits se sont fait profession d’ânonner sans répit, de ne pas se formaliser de leurs indigentes assertions, de renoncer à croiser le fer avec leurs dagues molles, de refuser à confronter notre cervelle à la mousse aqueuse qui leur tient lieu de corpus intellectuel.

Peut-être même, si nous agissions ainsi – c’est mon fol espoir secret – le caractère mesquin, veule, bas, médiocre et ridicule de leurs théories et pensées, jour après jour, les intoxiqueraient jusqu’à ce qu’ils en tombent crevés, comme des mouches gorgées de trop de merde ?

Malheureusement – et je m’en désole – le confort n’est pas une option.

Leurs arguments d’enfants incapables d’appréhender le Monde autrement qu’au travers de leurs frustrations ont pour eux – c’est leur seul atout mais il est de taille – le bruit qu’ils font.

Ils nous assomment, nous abrutissent et si nous nous laissions glisser dans leur vacarme en faisant mine de ne plus nous en préoccuper, nous finirions, comme Ulysse face aux sirènes, subjugués par leurs chants.

Car ces sinistres histrions des idées toutes faites, qu’ils officient sur les estrades des meetings, les réseaux sociaux - les réseaux sociaux !!! - les plateaux de télévision, les radios, ou maintenant les parquets des prétoires, ont pour eux les porte-voix que notre Monde, aujourd’hui, leur tend.

Ils occupent l’espace avec cette idée aussi fausse que séduisante selon laquelle il y aurait des réponses simples à des questions complexes.

C’est le danger le plus terrifiant que leurs bouches claironnantes et infatigables répandent et il n’y pas d’autre solution que de lutter, sans répit, sans trêve, sans probablement aucun espoir de triompher jamais, mais avec le seul objectif de ne jamais céder.

On ne peut pas s’abandonner à la bêtise. On doit croire à l’intelligence et aux rayons qu’elle projette sur ce matin que nous appelons tous de nos vœux.

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