Cahuzac et les droits fondamentaux

J’ai, comme chacun, assisté aujourd’hui à l’entrée fracassante de Monsieur Cahuzac dans l’enceinte du Palais de justice et à sa marche déterminée au travers d’une armée de journalistes, qu’il dégageait sans manières ou, plus exactement, avec une brutalité qui n’aurait pas déparé au milieu d’un service d’ordre.

Ordinairement, dans ce type de circonstances, moi qui n’ai jamais partagé l'opinion selon laquelle prendre la même photo ou recueillir les mêmes impressions que des centaines d’autres pourrait s'apparenter à un travail journalistique, je suis plutôt du côté de l’assailli que de l’assaillant.

Je le suis d’autant plus que, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’exposer, je regrette que la fermeture de toutes les entrées du Palais de justice, sauf une, en empêchant le prévenu de parvenir à l’audience par des voies détournées, le livre à la meute des journalistes, dans une transposition à la française de ce fameux « perp walk » américain, l’exposant outrageusement au moment où il devrait bénéficier de l’espace et du temps nécessaires à lui permettre de se préparer au procès.

Mais aujourd’hui, devant Monsieur Cahuzac, j’ai éprouvé la sensation presque exactement inverse.

La vision de cet homme, droit comme un I, se rendant à son audience pénale comme il pouvait autrefois se rendre à l’assemblée, avec l’assurance ancrée d’appartenir à une classe exemptée des considérations vulgaires, au rang desquelles le judiciaire figure en bonne place, l’observation de ce masque de mépris souverain qu’il arborait, de la brutalité avec laquelle il poussait les soutiers de l’information qui entravaient sa marche, des braves gens, pas plus responsables de la situation que les soldats ne sont responsables des guerres, tout cela m’a convaincu que cet homme, en tant qu’incarnation de la morgue délinquante qui, parfois, gouverne, méritait très largement ce qui lui arrivait et en aurait encore mérité davantage.

Concourrait aussi très largement à cette impression le fait que, cet homme qui, durant le temps où il exerçait ses fonctions, avait largement poursuivi l’effort de son prédécesseur dans la lutte affichée contre la fraude fiscale, (laquelle a fait des milliers de victimes parmi les lampistes et a largement épargné les réels bénéficiaires du phénomène) venait aujourd’hui faire plaider que les dispositions que l’on prévoyait de lui appliquer - et dont, à l’époque, il voulait intensifier l’usage - seraient inconstitutionnelles.

Un tel culot frappe le citoyen et j’en finissais presque à trouver à Monsieur Cahuzac un air de Martin Shkreli, ce millionnaire américain connu à la fois pour avoir plus que centuplé le prix d’un médicament dont certaines personnes ont un besoin vital et pour l’arrogance cynique dont il a fait preuve devant la Commission d’enquête qui l’interrogeait sur ce point, invoquant à chaque question, avec un sourire insultant, le 5ème amendement. Un être dont la mort serait probablement fêtée au champagne dans de nombreux foyers.

Et puis, la journée passant, j’en suis venu à me dire que je raisonnerais comme le dernier des imbéciles si je ne me réjouissais pas de voir, enfin, le Droit progresser, et si j’espérais, pour le seul plaisir de sa défaite perpétuelle, voir l’argumentation de ce prévenu particulier échouer.

Car, même si cela est rien moins que fédérateur, il est certain que le théâtre de la lutte contre la fraude fiscale est l’un de ceux où les droits sont les plus bafoués et où l’on peut également - paradoxalement ou par voie de conséquence, je ne sais pas - espérer une certaine progression, laquelle, par capillarité, s’étendrait à d’autres domaines, plus populaires.

Car, si cette propension effrayante et exponentielle de l’Etat à surveiller et punir peut être efficacement combattue, ce ne sera que par ceux qui ont les moyens de le faire et, de ce point de vue, ceux que l’on suspecte de fraude fiscale sont les acteurs idéaux de cette reconquête des droits fondamentaux.

Alors, j’en suis venu à éprouver pour ce bon Monsieur Cahuzac la gratitude émue que l’on ressent à l’égard de celui qui a été tiré au sort pour occuper le rôle de l’éclaireur dans une mission suicide et que l’on voit s’éloigner entre les griffes de la jungle.

Grâce à lui, peut être, notre cause va triompher.

Ce n’est pas le premier, bien sûr… Combien d’hommes politiques sont déjà tombés dans ce combat épique au cours duquel ils ont tenté de convaincre la justice que les Lois répressives, dont ils vantaient  autrefois les mérites ou qu’ils avaient parfois eux-mêmes fait promulguer, ne s’appliquaient pas à leurs précieuses personnes?

Des dizaines, des centaines, voire des milliers et chacun d’entre eux, par ses requêtes en nullité, ses appels, ses recours, ses pourvois, ses questions prioritaires de constitutionnalité et ses exceptions préjudicielles, a contribué et contribue encore à cette lutte incessante pour la liberté contre L’Etat.

Je remercie Jérôme Cahuzac, comme je remercie tous ceux qui ont, à leurs corps défendant, certes, mais néanmoins, fait don de leurs moyens au pays.

Merci Jérôme, donc, et, comme on disait au P.S.:



Hasta la Victoria Siempre


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