Complots et théories

Mardi, c’était, non pas raviolis, mais la journée d’études contre la théorie du complot, sous le haut patronage de Madame la Ministre de l’éducation nationale.

On ne saurait bien évidemment que se féliciter d’une telle initiative, visant à mettre en garde nos chères têtes blondes contre ceux qui voudraient leur faire fallacieusement accroire que, derrière la réalité apparente, pourrait parfois s’en tenir une autre.

C’est vrai, si nos enfants se mettent à croire que la vérité officielle peut être remise en question, cela va devenir bien difficile de les amener à continuer à voter pour ceux qui ont la charge de la dispenser.

Dès lors, la République est en danger et il est urgent d’agir.

Pour autant, aussi indispensable que puisse me paraître l’organisation d’une telle journée, dont les effets bénéfiques ne manqueront évidemment pas de se faire prochainement sentir, je ne peux m’empêcher, avec ce goût qu’ont les bretons pour la sémantique, de m’interroger sur la suffisante précision des termes dans lesquels le débat est posé.

Car enfin, il s’agit tout de même de savoir de quoi l’on doit se méfier.

Or, si la répétition m’a rendu parfaitement familier avec l’idée que la théorie du complot, à l’image du plombier polonais, du migrant économique et du bobo parisien, est une réalité concrète à laquelle je dois prudemment me garder d’adhérer, je dois confesser que je ne cerne pas encore exactement les contours que le gouvernement entend donner à ses deux composantes principales, à savoir la théorie et le complot.

En effet, qu’est-ce qu’une théorie et, surtout, qu’est-ce qu’un complot?

Une théorie, c’est, sommairement et à mon humble avis, un ensemble d’hypothèses, plus ou moins étayé par des faits, visant à expliquer un phénomène. Elle se rapporte généralement à un domaine déterminé.

Si on est un intégriste de la grammaire, on pense immédiatement que le domaine de la théorie, c’est le complot, comme par exemple, le domaine de la théorie des fluides, ce sont les fluides.

Une telle conclusion,  qui nous amène, immédiatement, à nous méfier de ceux qui émettent des hypothèses pour expliquer un ou des complots, ne saurait être retenue, bien sûr, puisque, sinon, cela voudrait dire, l'Histoire étant une longue suite de conspirations plus ou moins guerrières, qu’il faudrait bannir les historiens, ce qui ne serait guère raisonnable, tout le monde s’en rend bien compte.

Le complot, contrairement à ce que la formule pourrait laisser penser, n’est donc pas le domaine de la théorie, son champ d’études mais, en réalité sa puissance créatrice, sa pierre de touche.

L’existence du complot, c'est à dire d'une action concertée et secrète d'un groupe d'individus ou de sociétés, est le postulat initial ou, plus exactement, ce qui doit être révélé.

Ce qui constitue une théorie, c’est la façon d’organiser les faits autour de lui pour démontrer son existence.

Se pose alors immédiatement la question du curseur.

On ne peut en effet nous demander de nous méfier de toutes les affirmations qui se fonderaient sur l'existence d'un complot. Le Droit en a lui-même prévu un certain nombre, l’association de malfaiteurs et la conspiration, pour ne citer qu’elles.

Il y a, en outre, historiquement, un certain nombre d’actions concertées et secrètes dont l’existence a été démontrée, des complots qui sont aujourd’hui avérés, l’incendie du Reichtag ou, plus près de nous, les prétextes avancés au soutien de la seconde intervention américaine en Irak.

Nous sommes donc autorisés à croire qu’à certains moments, une vérité officielle peut n’être qu’un mensonge et que des individus, dans l’ombre, ourdissent des plans secrets.

 Mais, si on dit cela, on n’est guère plus avancé, car se dresse toujours, au milieu du désert de nos certitudes, l’épineux cactus de la limite. De quoi pouvons nous être convaincus? De quoi devons-nous douter?

Qui va dire ce qui constitue une hypothèse de réflexion acceptable et ce qui n’est qu’une « théorie du complot »?

Qui va faire sortir tel ou tel questionnement de la catégorie, le faire entrer dans celle, plus respectable des explications rationnelles de la marche du Monde et laisser les autres pourrir dans le marigot conspirationiste?

Selon quels critères une hypothèse va-t-elle autorisée et une autre disqualifiée?

Cela ne saurait être celui de la démonstration effective de la réalité des thèses défendues, car aucune religion ne réussirait à passer le test.

Cela ne saurait être non plus l’absence de variation dans le discours. Toute théorie politique serait d’office éliminée.

Le nombre de ses soutiens ne paraît pas davantage une condition acceptable, au vu des erreurs commises par la majorité.

On se rend dès lors bien compte que « théorie du complot », c’est un peu court pour prétendre englober toutes les fausses visions du Monde et nous garder de leurs conséquences funestes.

Cette absence de définition précise nous plonge dans un vide juridique inquiétant.

La seule vraie liberté étant, ainsi que je finis, à force de me l’entendre dire, par le comprendre, la sécurité, nous ne pouvons demeurer dans cet état.

Il faut que l’on nous dise quoi penser. Que l’on trie pour nous le bon grain de l’ivraie, les fausses affirmations des vraies, qu’on nous force à prendre la becquée d’une information garantie pure et authentique.

Ne restons pas, camarades, un instant de plus dans ce hiatus cognitif où le Monde n’est pas fait que de certitudes et où nous ne savons quoi penser.

Cette première journée d’études autour de la question est un bon début, mais il faut accélérer le mouvement, définir enfin de manière plus précise des vérités officielles et sanctionner de manière beaucoup plus rigoureuse les réflexions qui tournent autour de celles qui ne le sont pas.

Ainsi, empêcherons-nous l’hydre du doute, qui se camoufle derrière le masque de la théorie du complot, de nous mener à la désobéissance, de la désobéissance à la révolte et de la révolte à la révolution.

Ordem et progresso, comme je dis toujours.

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