L'enfant de l'audience

L'enfance se dissout dans l'acide avec lequel on remplit les bains de justice.

C’était l’une de ces vieilles salles d’audience, l’un de ces lieux où le passé ne se laissait pas oublier, où les malheurs anciens, étouffés sous les tentures poussiéreuses et le bois lustré, criaient encore au visage des vivants ce qu’ils avaient été, comment ils avaient été traités, pourquoi ils ne s’en remettaient pas.

Les magistrats n’y étaient pas encore entrés, et il y régnait cette atmosphère particulière qui précède les audiences, lorsque la justice n’a pas encore complètement chassé le naturel de ceux auxquels elle fait semblant de s’adresser, ce silence imparfait, parsemé de conversations tenues à voix basse, cette vie assourdie qui attend de rentrer au fond d’elle-même, lorsque la sonnerie annoncera l’arrivée du Tribunal.

L’enfant courait entre les travées, insoucieux des rappels de sa mère, qui aurait préféré le voir rester sagement assis à ses côtés. Il avait, sur la tête, une tignasse bouclée, brune et drue, surplombant deux yeux noisette, intéressés par tout, et spécialement par ce qu’il ne fallait pas.

Sous un banc, il avait trouvé un vieux chewing-gum, et s’affairait à le décoller, jetant de temps à autre un regard pour vérifier que l’on n’avait pas repéré cette occupation que, d’instinct, il supposait interdite. Une fois son objectif atteint, il retourna la masse blanchâtre entre ses doigts, avec sur le visage l’expression d’un paléontologue qui découvrirait le fémur d’une espèce inconnue. Puis, soudainement, il épuisa l’intérêt de la chose et, comme un séducteur abandonnant une conquête, laissa tomber le chewing-gum à ses pieds.

Il venait de se rappeler pourquoi ils étaient là, et l’impatience qui l’avait fait se lever à l’aube et bouillir toute la journée était revenue.

Dans quelques instants, il verrait enfin son père. Cela faisait plus de six mois qu’il avait disparu, qu’on lui avait dit qu’il était parti en voyage, mais qu’il savait que ce n’était pas la vérité, que ce n’était peut-être pas complètement un mensonge, mais que ce n’était pas vraiment ce qui était arrivé. Les mères ne pleurent pas comme la sienne avait pleuré, lorsque les pères prennent le train ou l’avion. Elles ont parfois un regard mélancolique, mais leurs visages ne se noient pas comme cela de larmes, qu’elles effacent d’un revers de main précipité, lorsqu’elles s’aperçoivent qu’on les regarde. Elles n’ont pas, comme la sienne, ce visage cireux de pleurs, cet œil éteint, et cette attente gravée sur leurs traits.

Et puis surtout, les pères, s’ils partent en voyage, on les retrouve à la gare, où à l’aéroport. Au pire, on les attend à la maison. On ne vient pas dans ce genre de lieux étranges pour leur être réunis.

Tout cela, du haut de ses huit ans, il le savait, même s’il n’en savait pas plus, et notamment pas pourquoi il était là, dans cet endroit qui sentait le vieux, qui ressemblait à un décor d’Harry Potter, où les gens étaient habillés comme des sorciers, et où il sentait que des choses terribles pouvaient y arriver.

Il retourna près de sa mère, qui discutait avec sa tante, et qui, lorsqu’il fut à sa portée, lui passa la main dans les cheveux, comme l’on touche un objet porte bonheur. Il s’écarta, car il n’aimait pas trop cela, mais pas trop vivement, parce qu’il ne voulait pas la peiner.

Une porte s’ouvrit dans le fond de la salle, et laissa passer un autre personnage en robe noire. Sa mère et sa tante, dans un ensemble parfait, tournèrent la tête et se levèrent pour l’accueillir. C’était une femme, jeune, aux cheveux couleur d’acajou et aux yeux écarquillés comme ceux des personnages des mangas dont l’enfant s’abreuvait. Elle était légèrement essoufflée, comme si elle avait, non pas couru, mais marché vite, où comme si l’air lui manquait devant la lourdeur de la tâche qui lui incombait. L’enfant ne comprit pas ce qu’elle disait. Il saisit au vol quelques mots comme dépôt, juge et liberté, mais la rapidité de son débit, la longueur de ses phrases et la complexité des termes qu’elle employait le découragèrent rapidement.

Il retourna à son exploration des poussières cachées sous les bancs, et des graffitis obscènes gravés maladroitement dans le bois. Il en était à déchiffrer laborieusement une inscription tracée en lettre gothiques, que l’œuvre du temps, en teintant de crasse les écorchures du couteau, avait rendue presque illisible, et qui, à ce qu’il pouvait en juger, souhaitait mille choses désagréables à la police, lorsqu’une sonnette emplit l’air assoupi de la grande salle. Une voix grave lança un « le Tribunal, levez-vous ! », auquel quelques frottements de tissus, quelques bruits de chaises raclant le sol et quelques soupirs étouffés répondirent à l’instant.

L’enfant abandonna son déchiffrage hiéroglyphique, et leva la tête, pour voir défiler, telle une procession de spectres, un vieil homme et deux vieilles femmes, habillés de cette toile noire et terne qui les couvrait comme un suaire. Ils étaient à quelques mètres au-dessus de lui, sur une estrade surplombée d’une statue en plâtre, représentant une dame aux yeux bandés, tenant d’une main un glaive, et de l’autre une balance.

Quelques instants après le trio de fantômes, un quatrième apparut et se dirigea vers un autre endroit, lui aussi en hauteur, mais sur le côté du bureau derrière lequel les trois autres s’étaient installés.

Lorsqu’ils furent tous confortablement posés sur leurs trônes, le spectre du milieu, d’une voix magnanime, invita le public clairsemé à s’asseoir à son tour. Il fut obéi, dans un brouhaha similaire, bien qu’inversé, à celui que leur arrivée avait occasionné.

L’enfant regardait toujours. Tout cela lui faisait peur, et il ne savait toujours pas pourquoi ils étaient là, mais il voyait que sa mère et sa tante étaient toutes entières à ce qui était en train de se passer, et il savait qu’il n’aurait servi à rien de leur demander de partir. En d’autres circonstances, il n’aurait pas hésité à se suspendre au bras de sa mère, et à répéter comme un mantra son désir de se trouver ailleurs, jusqu’à ce qu’elle cède enfin et l’emmène loin d’ici. Mais il craignait que les spectres, là-haut, ne le punissent d’un tel comportement. Il sentait bien que ce n’était pas ici son monde, que les lois qui gouvernaient son petit univers ne s’y appliquaient pas. Alors, il resta sagement là où il se trouvait, et attendit que, enfin, il se passe quelque chose.

Il ne patienta pas longtemps, car, moins d’une minute après l’installation de l’aréopage lugubre, les cliquetis d’un verrou résonnèrent sur sa droite, derrière la lourde vitre qui entourait un box étroit, dans lequel un gendarme tatoué et barbu patientait paisiblement.

L’enfant regarda la porte s’ouvrir, et, lorsqu’il vit qui s’encadrait dans son embrasure, devant un second gendarme, aussi barbu que le premier, ne put retenir un cri.

-          Papa !!!

Son père leva les yeux, et un sourire traversa son épuisement et son désespoir. Son visage s’éclaira, comme si l’on avait allumé un feu juste derrière ses yeux. Il fit un mouvement pour s’avancer, mais ses mains étaient entravées ; le deuxième gendarme le tenait par une chaine, comme un chien, et il ne put venir jusqu’à la vitre.

L’enfant, libre de ses mouvements, lui, courut jusqu’au box, un sourire jusqu’aux lèvres et des larmes pleins les yeux. Il posa ses deux mains, petites étoiles de mer, contre le verre terne, et tenta de le percer à l’aide de ses deux prunelles débordantes d’espérance et d’amour, en vain, évidemment.

Il cria de nouveau Papa, mais d’une voix plus étranglée, d’une voix douloureuse, d’une voix blessée, quand il vit les cercles de fer autour des poignets de son père, la marque violacée qu’ils y avaient laissés, et le visage fermé du gendarme qui le tira en arrière, lorsqu’il chercha à s’approcher plus près de lui.

L’enfant sentit les mains de sa mère se poser sur ses épaules, et il eut envie de crier, de lui dire de le lâcher, de lui crier que, à ce moment précis, il ne voulait pas d’elle, qu’il ne désirait que son père, que sa barbe dure, que son odeur vivante de tabac et de senteurs lourdes, que les accents rocailleux de sa voix quand il lui racontait une histoire, lui chantait une chanson, ou lui disait de ne pas pleurer quand il avait mal. Il ne voulait pas de la tendresse trop douce de sa mère, de ses caresses consolantes et de ses parfums doux et propres. Il voulait la rudesse des gestes, le poids des mots, l’agression des odeurs. Il voulait son père, rien d’autre.

-          Papa ! cria-t-il encore, en griffant le verre de ses doigts trop tendres.

Son père, de l’autre côté de la vitre, le regardait avec dans les yeux un désespoir qui le décomposait. Le gendarme, gêné, était partagé entre son humanité, qui lui commandait de laisser le père et le fils s’approcher au plus près, et son devoir, qui lui imposait d’interdire tout contact, fut-ce au travers de ces cinq centimètres de transparence. Il résolvait cette difficile équation en adoptant un subtil compromis, consistant à permettre au père de se décaler vers son fils, tout en lui interdisant d’enjamber le premier banc, ce qui lui aurait permis de coller son front contre la vitre, et de mettre ses mains dans l’empreinte de celles de son fils.

Dans les hauteurs spectrales, ce spectacle agaçait. Cela remuait sous les robes noires. Cela soufflait, cela s’agitait. Ce n’était certainement pas approprié, cette humanité qui criait son chagrin, cette innocence qui tremblait d’impatience et de rage, confrontée à l’impossible réunion avec celui qu’elle avait tant attendu. Ce n’était pas digne. C’est ce qu’ils pensaient. Ils ne le disaient pas, mais leurs visages fermés, leurs bouilles renfrognés, leur irritation s’élevant au-dessus de leurs dignités le signifiaient assez, plus clairement encore que s’ils l’avaient verbalement exprimé.

Le gendarme sentit cette réprobation muette, et la prit personnellement. Il tira le prisonnier vers l’arrière, ce qui eut pour seul résultat de renforcer les pleurs de l’enfant, les transformant en cris, de rage, d’incompréhension et d’injustice. Qui était cet homme qui tirait son père comme un chien vers l’arrière ? Pourquoi ne pouvait-il embrasser son papa, se blottir contre lui et se trouver en sécurité comme il aimait ?

Les mains de sa mère se serrèrent autour de sa clavicule, celles de sa tante le saisirent sous les bras. Hurlant, il fut emmené en dehors de cette grande salle froide, sale, triste et cruelle. Il tenta de tourner la tête pour apercevoir son père, mais tout était trop bousculé, et il ne vit rien. On le poussa au travers des lourdes portes de bois noir. Elles s’ouvrirent dans ce grincement sinistre des vieilles huisseries, ce gémissement amer des empires qui s’effondrent, à peine couvert par ses hurlements, ses appels désespérés à son père.

Dehors, sous la grande voûte de pierre de ce palais gigantesque, ses cris résonnaient différemment. Ils étaient mangés par le vide. On les entendait, bien sûr, mais ils ne dérangeaient plus grand monde. Ils en étaient réduits à ce qu’ils étaient vraiment, les cris d’un enfant dans un monde d’adultes. Il hurla longtemps avant de s’en apercevoir, blotti qu’il était entre les bras de sa tante — sa mère les avait quittés — sanglotant bruyamment, et se livrant à toutes les simagrées que le jeune âge suggère et que la maturité réprouve. Quand il vit, enfin, que personne n’en avait cure, il cessa peu à peu de crier, puis de pleurer, puis, enfin de geindre.

Il demanda à sa tante quand il allait revoir son père. Il avait le visage barbouillé de larmes, encore chiffonné par le chagrin, et sa tante ne sut quoi lui répondre. Elle le prit par la main et lui dit que, pas très loin, il y avait un très bon glacier, et qu’elle allait lui faire goûter la meilleure glace du Monde. Il résista, d’abord, voulut retourner voir son père, mais elle lui tenait fort le poignet, et il avait vu le peu d’effets que ses cris, ici, produisaient.

Alors, finalement, il la suivit. Ils marchèrent dans les mêmes rues que celles où ils marchaient d’habitude, virent les mêmes magasins. Rien n’était différent des jours d’avant, sinon ces cercles de fer autour des bras de son père, et cette vitre entre eux, comme s’il était un de ces animaux qu’il voyait au zoo. Rien n’avait changé, sinon que son papa était dans les fers, pendant que, lui, il allait manger une glace.

Il regarda les oiseaux passer au-dessus du pont. Il écouta leurs cris. Ils résonnaient en écho aux siens.

 

 

 

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