Légitime défense, psychologie et inconnu

Si on assouplit trop les limites, on aura toute latitude pour les déformer à loisir.

Il y a quelques jours, poussé par cet irrépressible besoin qu’ont les Bretons de faire des phrases, j’écrivais un billet sur le droit qu’il est prévu d’accorder aux forces de l’ordre de tirer, hors cas de légitime défense, sur une certaine catégorie de personnes, celle ayant commis un homicide volontaire et susceptible de recommencer.

L’actualité très récente, encore chaude de la nuit dernière, l’acquittement du policier ayant tiré sur Amine Bentounsi, tend à démontrer la nécessité de se poser des questions sur l’opportunité d’une telle réforme.

Entendons-nous: il n’est pas dans mon intention de vociférer sur une justice prétendument pourrie qui accorde l’impunité aux tueurs, dès lors qu’ils sont policiers. Je ne connais pas le dossier en question et, si j’ai pu lire certains des compte-rendus d’audience parus dans la presse, je sais d’expérience qu’il existe parfois un très large fossé entre la réalité d’une procédure et les échos qu’en donne la presse.

Les jurés et la Cour ont écouté les débats, ils ont tranché. Si le parquet général estime nécessaire d’interjeter appel, il le fera. Qu’il ne le fasse pas, compte tenu des réquisitions prises serait, en revanche, un signe inquiétant, mais nous n’en sommes pas là.

Ce sur quoi je voudrais revenir, c’est sur une des conclusions, relayée dans la presse, à laquelle parvenait l’expert psychologue qui avait été chargé d’examiner le policier mis en accusation.

En substance, il brossait le portrait d’un homme qui, placé devant une situation inconnue, ne savait pas l’appréhender et ne trouvait d’issue à cette difficulté qu’en se replaçant, artificiellement, dans un cas de figure plus habituel.

En résumé, l’expert avançait l’hypothèse que, ne sachant pas quoi faire avec son arme face à un suspect qui ne le menaçait pas directement, le policier aurait fait le choix de croire que cette menace existait, et se serait dès lors cru autorisé à tirer.

Je ne dis pas que les choses se sont passées comme cela, mais il certain que, d'une manière générale, l’être humain est mal à l’aise face aux situations inconnues et que, dès lors, c’est un biais commun que de vouloir trouver à cet inconnu des similitudes avec quelque chose de plus familier, de façon à pouvoir agir, justement, de façon plus familière.

D’une façon plus négative, on doit aussi admettre qu’il peut arriver que certains êtres humains, placés face à une situation où ils n’ont pas le droit de faire quelque chose, s’arrangent pour considérer cette situation de telle manière qu’ils estiment pouvoir légitimement se voir néanmoins accorder ce droit qui aurait normalement dû leur être refusé.

Je ne sais pas dans quel profil psychologique se rangeait l’accusé de Bobigny, mais il n’en reste pas moins que la conclusion de ce qui précède, c’est que l’esprit humain est susceptible d’analyser faussement une situation afin de lui faire produire des conséquences juridiques, que ce soit volontairement ou involontairement.

Ces conséquences juridiques sont potentiellement fatales.

L’exemple de la légitime défense est assez parlant, puisque, si l’on estime se trouver dans la situation où elle est justifiée, elle est susceptible d’aboutir à la mort de celui contre lequel on estimait devoir se défendre.

Dès lors, on peut se demander, compte tenu de ce que, même strictement encadré comme il l’est aujourd’hui, le concept de légitime défense apparaît comme intrinsèquement dangereux, s’il est vraiment nécessaire de vouloir étendre encore les possibilités pour les forces de l’ordre de faire usage de leur arme.

A titre d'illustration, je rappelerai qu'après les attentats de Londres, les autorités britanniques avaient adopté une mesure similaire, permettant à leurs agents de faire plus facilement usage de leur arme. Quelques jours plus tard, un innocent était, dans le métro, abattu de sept balles dans la tête.

Je dis ça, je dis rien…

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