Personnalité des victimes et procès pénal

Parmi les arguments développés dans le cadre de la campagne visant à interdire à Bertand Cantat de revenir sur scène, il en est un, relatif à l’affaire qui lui a valu d’être condamné en Lituanie, qui revient de façon récurrente et qui me paraît parfaitement lunaire.

 Il consiste à refuser à quiconque le droit de s’interroger sur les circonstances ayant entouré le décès de Marie Trintignant, au motif que cette démarche serait par nature scandaleuse, en ce qu’elle aboutirait à tenter d’imputer à celle-ci la responsabilité de sa mort.

 L’ « argument » fait un joli slogan, que s’empressent de reprendre tous ceux qui n’ont aujourd’hui pas d’autre mission que de clouer Cantat au pilori et de lui infliger un châtiment qui, si les choses se poursuivent à l’identique, sera perpétuel.

Il est cependant parfaitement ridicule.

 Envisager la gravité d’un acte à l’aune, non seulement de la personnalité de son auteur mais également de celle de la victime, est l’essence de la justice, qu’elle soit d’ailleurs pénale ou civile.

 La Loi prévoit même expressément, en matière pénale, que le comportement d’une victime pourra avoir pour conséquence l’absence de responsabilité pénale. Cela s’appelle la légitime défense.

 Entendons-nous (je prends des précautions car je sais avec quelle facilité, dans ce type de débats, on peut vous reprocher des propos que vous n’avez pas tenus), je ne dis absolument pas que Cantat aurait tué Marie Trintignant dans des circonstances caractérisant la légitime défense. J’ai trop de respect pour les catégories juridiques.

 De ce qui a été divulgué du dossier, il ne résulte en effet pas que les actes de Cantat auraient constitué la réponse proportionnée à des violences exercées à son endroit.

 Je dis seulement que venir réfuter, par principe, toute possibilité d’interroger le comportement de la victime pour éclairer les circonstances dans lesquelles une infraction a été commise, c’est nier le fonctionnement même de la justice.

 Cet argument est d’autant plus aberrant qu’il est développé à l’envie par les mêmes personnes qui interviennent par ailleurs pour absoudre les femmes qui se sont débarrassées de leurs maris.

Le cas le plus emblématique qui ait eu récemment les honneurs de l’actualité est celui de Jacqueline Sauvage.

 Là encore, il n’entre pas dans mon intention de comparer la situation de cette femme à celle de Cantat mais de faire observer que dans son cas, le comportement antérieur de la victime a été au centre du procès, sans que cela fasse pousser de cris d’orfraie à quiconque.

 Je m’interroge en conséquence.

Pour quelles raisons ce qui a été considéré comme normal et souhaitable pour Jacqueline Sauvage serait-il absolument scandaleux pour Bertrand Cantat ?

On ne saurait expliquer cette différence de traitement par la nature de l’acte commis. Je ne pense en effet pas que l’on puisse objectivement considérer que des coups de fusil tirés dans la tête et par derrière soient moins graves que des coups mortels. 

Je ne vois donc qu’une seule explication, qui tient à la différence de sexe.

 Cette explication pose comme postulat que les femmes peuvent bénéficier d’une justice équitable et voir leur acte envisagé dans le contexte où il est intervenu quand les hommes, pour leur part, devraient y faire face abstraitement, sans pouvoir avancer le moindre argument pour l’expliquer ou, au moins, le situer dans une histoire compréhensible.

 Une telle conception de la justice, qui se pare des couleurs de la modernité et de la révolution féministe, n’est en réalité que l’ultime avatar d’une pensée réactionnaire qui veut que seules certaines personnes aient le droit d’être défendues.

 Toute personne attachée à l’Etat de Droit et à l’égalité entre les citoyens ne saurait évidemment y souscrire.

 

 

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